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Légèrement, la douleur

Modifié le : 2019/07/24

Des jours entiers à vivre. Des heures immenses à com­bler. Mon esprit, heu­reux, mais tour­men­té, ouvre grandes les mains. J’ai du mal à décrire mon sen­ti­ment, mes sen­sa­tions, comme si un cyclone allait s’abattre sur les quelques cer­ti­tudes qui me servent de conscience. Je ter­mine à l’instant une lec­ture sur la pen­sée de Nietzsche et m’apprête à enta­mer celle d’une intro­duc­tion sur l’existentialisme. Je veux savoir où en est la pen­sée sur ce point.

Le monde est absurde, Dieu est mort, nous vivons encore sous l’ombre impo­sante de Yahv­hé tan­dis que des bar­bares s’accrochent vio­lem­ment aux écrits de ces vieux livres qui nous ont ren­dus si pares­seux. Je suis allé à des funé­railles, il y a un mois. Nous y sommes allés chan­ter pour un ancien cho­riste, décé­dé trop tôt. Le vieux curé nous lan­ça un ser­mon des plus déca­dents. Son rai­son­ne­ment théo­lo­gique de courte vue m’a esto­ma­qué. Pour­quoi Dieu ne nous dit-il pas ce qu’il y a après la mort ? deman­da-t-il à l’audience inin­té­res­sée. Pour­quoi tout ce mys­tère ? Eh bien, de répondre naï­ve­ment, ou bête­ment, ce sym­pa­thique et imbé­cile de curé, c’est que, si nous le savions, nous nous sui­ci­de­rions sur-le-champ, pour aller tout de suite au Para­dis. La belle affaire. Pour­tant, mon bon curé, boire votre cigüe relève déjà d’un sui­cide intellectuel.

Com­ment peut-on pen­ser éle­ver l’esprit humain avec de telles hor­reurs de rai­son­ne­ment ? Dieu fait le pari de notre bêtise ? Allons donc. Il n’est cer­tai­ne­ment pas mieux que Shiva.

Moi, avec cette peti­tesse qui me sert de souffle, je veux avoir un meilleur cou­rage. Cela est certes une tâche ardue. J’en ferai sans doute le sujet de mon pro­chain roman. Le temps, pour ain­si dire, presse. Et puisque l’hiver arri­ve­ra bien assez tôt, il me faut ten­ter la danse la plus authentique.

C’est comme Mozart. Vincent, mon pro­fes­seur, ramène ma voix au centre haut. Sans doute suis-je trop fati­gué en ce moment (ou trop vieux) pour constam­ment navi­guer au-delà du ré. C’est donc comme Mozart et cette nou­velle pièce que j’ai à apprendre : Aben­demp­fin­dung an Lau­ra (Sen­ti­ments cré­pus­cu­laires pour Lau­ra), une jolie chan­son (lied). Mozart, le joyeux téné­breux, celui qui savait mar­cher sur l’eau calme des abysses. Une belle poé­sie XVIIIe siècle, mélan­co­lique et sucrée.

Étrange tout de même. On a beau res­sen­tir l’appel des ombres, on en est aus­si­tôt détour­né lorsqu’on se met à chan­ter. C’est ain­si que les hommes vont à la guerre, c’est ain­si que les femmes enfantent.

J’ai grand plai­sir à chan­ter, à ancrer mes talons dans ce sol qui sait si bien me rete­nir, à rele­ver l’échine et à lan­cer, pas très loin dans le ciel, certes, mais tout de même, à défier la gra­vi­té avec quelques mots bien glis­sés sous le palais.

C’est cela. Il faut dan­ser, chan­ter. Sobre­ment et heu­reux d’exister. Il faut s’en remettre à son exis­tence en bat­tant sans cesse dans notre tête les mesures de notre humble mélodie.

C’est le soir, le soleil a disparu
Et la lune brille d’un éclat argenté.
Ain­si s’enfuient les plus belles heures de la vie
Qui s’envolent comme en dansant.

Bien­tôt s’enfuit la scène bario­lée de la vie
Et le rideau tombe.
Notre spec­tacle est ter­mi­né, la larme de l’ami
Coule déjà sur notre tombe.

Bien­tôt peut-être (un pai­sible pressentiment,
Comme un léger vent d’ouest m’envahit)
Achè­ve­rai-je le pèle­ri­nage de cette vie
Et m’envolerai-je au pays du repos.

Ce sera alors à vous de pleu­rer sur ma tombe
Vous affli­geant de contem­pler mes cendres ;
Alors mes amis, je veux vous apparaître
Et du ciel, vous adres­ser un souffle.

Fais-moi, toi aus­si, pré­sent d’une petite larme
Et cueille pour moi une vio­lette sur ma tombe,
Puis incline dou­ce­ment vers moi
Ton regard plein d’âme

Consacre-moi une larme et n’aie sur­tout pas
Hélas, honte de me la consacrer.
Elle sera alors dans mon diadème.
La perle la plus belle.

(Source)

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