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Les fausses dames

Modifié le : 2019/07/24

L’espèce humaine porte une seconde peau depuis envi­ron 30 000 ans. Cette inven­tion du Paléo­li­thique lui a per­mis, fina­le­ment, d’atteindre la Lune et de cir­cu­ler autour de la planète.

Plus près de nous, avec la mon­tée en force de l’intelligence et de la déri­sion, sont appa­rus les fous, les clowns, les écri­vains. Le vête­ment est non seule­ment deve­nu une seconde peau, il est sou­vent pré­texte à l’expression indi­vi­duelle, à la colo­ra­tion d’une époque.

Jusqu’à tout récem­ment, à peine cin­quante ans, je pro­pose, cela se dérou­lait au rythme des fêtes foraines, des rites reli­gieux, des sou­bre­sauts d’humeur des rois et des poten­tats. Il faut voir l’accoutrement des prêtres ortho­doxes, des efforts voués chez cer­taines peu­plades à la confec­tion de cha­peaux et autres lourds orne­ments, à plume ou pla­qués de métal pré­cieux pour se rendre compte que l’esprit humain s’objectivise à sou­hait au point, peut-être, d’éloigner sa conscience des réa­li­tés gre­nouillantes inven­tées par la chi­mie du cerveau.

Les dames-clowns en sont peut-être aus­si un exemple. À part de trou­ver la chose drôle, par moments, je n’ai jamais été capable d’associer le phé­no­mène à un simple com­por­te­ment clow­nesque. Michel Trem­blay les a, pour ain­si dire, enno­blies, d’autres en ont tiré de bons films, il n’en demeure que cette exa­gé­ra­tion de la femme demeure pour moi mys­té­rieuse. Si les psy­cha­na­lystes et autres chi­rur­giens de la morale ont leur(s) idée(s), s’il est facile de tout rame­ner à ces mani­fes­ta­tions pro­fes­sion­nelles et com­mer­ciales, j’y vois, de mon humble côté de gars ordi­naire, le cou­rage d’exister, l’appel à une visi­bi­li­té outran­ciè­re­ment comique afin de colo­rer sa modeste pré­sence dans l’échiquier de l’anonymat.

Les causes du dégui­se­ment sont mul­tiples, sou­vent à l’opposé les unes des autres. Il y a là une bles­sure, ici un beau délire, là-bas une cathar­sis, ou encore un cul-de-sac exis­ten­tiel, voire une porte de sor­tie salvatrice.

Le Car­na­val de Rio, pour user d’euphémisme, est certes un exemple par­mi tant d’autres. Il y aurait dans un petit vil­lage d’Europe un fes­ti­val par­ti­cu­lier où les citoyens se per­mettent, pen­dant une semaine (pas une seconde de plus) tous les excès, comme si la nor­ma­li­té était deve­nue un man­teau trop épais pour leurs âmes floridiennes.

Pour en reve­nir à ces fausses dames qui affichent leurs faux attraits comme d’autres retournent à leur iPhone ou Nexus (ou wha­te­ver the name), je demeure quand même per­plexe sur le choix, le pré­texte à la folie : la femme. Pour­quoi les reines-dragues n’optent pas pour les rois-bouf­fons, pour les testicules-princes ?

La mas­cu­li­ni­té est-elle une grande honte ou dou­leur ? Un objec­tif si dif­fi­cile à atteindre ? Cer­tains me diront que c’est tout le contraire. On se vêt volon­tiers de l’inaccessible, on se l’approprie comique pour espé­rer en tou­cher l’inépuisable puissance.

Peut-être. Mais je ne crois pas à ce pou­voir de la femme. Ni non plus à celui de l’homme. La trans­gres­sion demeure. J’ai ren­con­tré, cette semaine, durant le fes­ti­val Fier­té lit­té­raire, un homme qui, le jour, s’appelle Robert, et qui, le soir, s’appelle je ne sais quel pré­nom fémi­nin. Il vit son alté­ri­té de manière éton­nante, vêtue sim­ple­ment, quelques déli­cates bre­loques, une sobre per­ruque, des vête­ments qu’une dame mûre, pro­ba­ble­ment dite de vieille fille, por­te­rait. Pas d’esclandres, une élé­gance dif­fuse et sans réelle beau­té, mais une affir­ma­tion tran­quille dans les yeux. Lui/​elle ne fait pas plus de bruit que cela, il me semble, ne cherche pas à convaincre, à crier. On devine le com­bat cer­tain, l’impossibilité d’afficher le jour, outre les wee­kends et les jours de fête, cette autre manière d’être. L’objectif semble pour­tant atteint.

Toute dif­fé­rence fait peur, autant chez autrui que ce qui se meut en soi. C’est ce que je per­çois chez les fausses dames. Grand ou petit sujet pour un éven­tuel roman ? Il y a tant à dire et à pen­ser. L’esprit, le cœur, le corps sont des mutants… et cha­cun de ces uni­vers, inces­tueu­se­ment reliés, tire les ficelles de notre comportement.

On ne ver­ra sans doute jamais la fin de ce feuille­ton burlesque.

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