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Les invisibles

Modifié le : 2019/08/08

Il y a peu ou presque de visages dans mes pho­tos. Plu­sieurs fac­teurs sont en cause. Pre­miè­re­ment, ma timi­di­té qui n’est pas aidée par le deuxième fac­teur, le droit à l’image des gens.

Ici, il est inter­dit de prendre en pho­tos les indi­vi­dus qui ne donnent pas leur consen­te­ment. Je me sou­viens d’un vio­lo­niste dans le métro pari­sien qui m’avait conspué pour l’avoir pris en pho­to, exi­geant que je verse de l’argent dans son bol. Je lui avais mon­tré l’écran de mon appa­reil et avait appuyé sur le bou­ton « Sup­pri­mer« ». Au lieu de se cal­mer, l’homme redou­bla de colère. Il venait de perdre sur tous les plans. Un ami à qui j’avais deman­dé il y a quelques années de poser pour moi a refu­sé par la suite que j’utilise quelques-uns des cli­chés obte­nus pour mon site Web. Les pho­tos étaient simples, belles, l’une le mon­trait certes nu, mais dans une pose tout à fait conve­nable. Il était vrai­ment beau sur cette pho­to. Il avait cer­tai­ne­ment ses rai­sons, on en a tous, son refus m’a cepen­dant lais­sé un goût amer. Je suis évi­dem­ment naïf et ne com­prends pas, tel un enfant, qu’on ne lui accorde pas ce qu’il désire.

Cet homme, là, dans la pho­to floue ci-des­sus, j’aurais aimé le suivre, lui par­ler, mais il n’aurait pro­ba­ble­ment pas com­pris mon geste, se serait sans doute sen­ti encore plus humi­lié, du moins, c’est ce que je crois.

Je dis­cu­tais l’autre jour avec une pho­to­graphe new-yor­kaise qui affir­mait ne pas avoir ce pro­blème dans son pays. Il en va aus­si de même chez les Bré­si­liens qui adorent se faire prendre en photo.

Ici, dans nos pays du Nord, nos pays inexo­ra­ble­ment tour­nés vers la déchéance, les gens s’accrochent au peu qu’il leur reste, ils ont peur d’une quel­conque usur­pa­tion et n’accordent que par­ci­mo­nieu­se­ment aux autres le droit de les pho­to­gra­phier, sur­tout si c’est pour les mon­trer dans leur beau­té natu­relle qui échappe habi­tuel­le­ment au regard de tous. Il se peut que ces pho­tos montrent une véri­té qu’ils ne veulent plus entendre et je ne peux, au final, que res­pec­ter leur volon­té. Ils ont leur vie à vivre, ne veulent pas la com­pli­quer, ne vou­draient pas que ça leur coûte leur tra­vail, etc. Je com­prends tout ça, et je m’en désole néanmoins.

Com­bien de fois aurais-je vou­lu, dans le métro, dans la rue, stop­per un homme, une femme, un enfant et lui sou­rire, lui deman­der quelques ins­tants de sa vie pour s’appuyer contre le mur afin de cap­ter son regard. Je me dis sou­vent que je devrais m’imprimer une carte pro­fes­sion­nelle sur laquelle je mon­tre­rais patte blanche, ten­te­rais de convaincre les incon­nus que je ne suis ni méchant ni mercantile.

Je suis, je le répète, naïf, la moder­ni­té n’a pas encore réus­si à libé­rer l’Homme. Il a peur plus que jamais et je suis trop timide pour m’en moquer.

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