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Les légendes

Modifié le : 2019/08/06

Je dis­cu­tais avec un ami d’une belle pièce que nous appre­nons à la cho­rale. Je lui disais que le texte mis en musique était de Rilke.

– Rilke ? me demande-t-il.
– Oui, Rilke, le poète.

Devant sa mine dubi­ta­tive, j’ai com­pris qu’il ne le connais­sait pas. Et pour être hon­nête, moi non plus, pas trop. J’ai bien lu, je crois, durant mes cours à l’université, ses Lettres à un jeune poète (qu’il me fau­dra relire, sans doute, j’en ai besoin). Bref, de Rilke, je sais peu de choses, mais je connais son nom.

Si on arri­vait à faire la somme de toute la beau­té écrite, chan­tée, fil­mée de ce monde, on réa­li­se­rait vite qu’on en connaît encore moins qu’on le croit. Il suf­fit de rap­pe­ler que le vieux Bach n’eut sa véri­table heure de gloire qu’à la fin du XIXe siècle, alors que les vers l’avaient depuis long­temps digé­ré, pour com­prendre qu’il est vain de s’accrocher à l’avis des autres, de s’essouffler à la com­pa­rai­son ou s’exténuer à col­ma­ter les failles de son orgueil.

Qui, d’entre nous, connait un tel, une telle ? Le der­nier prix du Gou­ver­neur géné­ral, vous avez lu ? Et cette poé­tesse japo­naise de tel empire, celle qui influen­ça cet autre bonze, vous vous en souvenez ?

Dans l’Hiver de pluie, une écri­vaine, autre­fois mon amie, décrit un écri­vain raté, mor­ti­fié par le refus d’un édi­teur. Elle me décri­vait ou décri­vait-elle un autre, cela n’a plus d’importance (c’était dans les années 90), me voyait, dans son ave­nir ima­gi­naire, en pan­ta­lon de jog­ging, gras, un petit chien en bout de laisse.

J’ai eu du mal à me défaire de cette image, et aus­si de la méchan­ce­té du por­trait de cette auteure qui a très bien réus­si d’ailleurs, car c’est une femme qui sait nour­rir son talent. Je crois d’ailleurs qu’elle vou­lait bien faire, à l’époque, puisqu’elle me trou­vait fra­gile, qu’elle m’aimait, mais qu’elle consi­dé­rait que j’étais trop faci­le­ment influen­cé par de mau­vaises gens. Elle aurait vou­lu me pro­té­ger et j’ai refu­sé. C’est cepen­dant une tout autre his­toire. Je dérive. C’est ma dérive.

Je suis ici pour par­ler de la créa­tion. Elle peut ser­vir à gagner sa vie et des prix. Elle peut ne ser­vir à rien, sauf à nour­rir la petite flamme qui lutte en soi. Déjà, c’est si beau de nour­rir ses braises, et elles car­burent à d’innombrables sources, pour dif­fé­rents usages. Le chau­dron de l’humain contient une soupe dense, qui bouillonne, pro­duit, empoi­sonne aus­si par­fois. Et lorsque la pitance est ser­vie, peu s’en nour­rissent ou peu s’en contentent. Nous pas­sons à une autre assiette.

Il me faut demeu­rer poète. J’aurais pu deve­nir prêtre, pour lâche­ment rendre grâces sans effort et faire la morale à tout le monde. Je suis pour­tant dro­gué de légendes et me fait des accroires. Je ne suis qu’un ver de terre à la tête dans les nuages.

J’ai long­temps été orgueilleux. Je le suis encore. Le serai sans doute jusqu’à la fin. Mais cela, c’est comme le reste, ce n’est, comme disait l’autre, vous le connais­sez ?, que de la belle littérature.

Et je ne porte pas de joggings.

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