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Les pales de Morphée

Modifié le : 2019/07/22

L’esprit sur­git de son eau dor­mante, mu par une peur déjà oubliée. J’allume la petite lampe de la table de che­vet ; mes yeux ne veulent pas tout de suite accep­ter la lumière ; ce n’est pas leur heure, cette clar­té n’est pas celle du jour, ce n’est pas normal.

Je me lève, vais uri­ner. C’est l’habitude. On se lève, on va à la salle de bain, des gestes qui, nor­ma­le­ment, s’effectuent en pilo­tage auto­ma­tique, comme si la nuit était un vol outre-Atlan­tique, comme si le plan­cher sous les pieds n’était qu’un hori­zon devi­né par le hublot.

Détour à la cui­sine. La salade du repas est déjà loin. J’ouvre le réfri­gé­ra­teur, autre lumière. Un peu de yaourt cal­me­ra l’estomac. Je m’endors déjà. Il fait un silence de nuit. Le som­meil des autres noir­cit les fenêtres. Je ne vois rien dehors ; la lune tourne ailleurs.

Je retourne au lit, bien réveillé. Le ven­ti­la­teur est immo­bile, l’été est ter­mi­né. J’ai le goût de le prendre en pho­to, sai­sit la tablette, touche l’écran sur l’icône « Pho­to », cadre, appuie sur l’icône qui sert de déclen­cheur. Un petit cadre signale l’autofocus, un petit son imite les méca­nismes de sai­sie, la pho­to appa­raît en minia­ture dans le coin infé­rieur gauche. J’appuie, observe la pho­to, ensuite le ven­ti­la­teur. Les deux sont immo­biles. Exacts.

Je tape main­te­nant tout cela, l’ordinateur, encore une autre lumière, sur mes genoux. Je suis entou­ré d’électronique, pense sou­dai­ne­ment à ce mot. ordi-na-teur. Ce qui ordonne. C’est un des noms de Dieu, semble-t-il. Il est vrai qu’on peut se sen­tir ras­su­ré avec un ordi­na­teur sous les doigts. Les choses sont belles à l’écran, les touches sont plai­santes, les choses se passent bien, c’est un Mac après tout, c’est le confort, l’immobilité d’une certitude.

Mes yeux veulent pour­tant retrou­ver d’autres divi­ni­tés. J’ai épui­sé le peu d’énergie emma­ga­si­né. Il est temps de replon­ger, de ne pas pen­ser à ce len­de­main qui ne res­semble pas à un hori­zon. Du moins, pas à un ciel sans nuage. Il pleu­vra beau­coup mar­di. C’est encore loin. Mes phrases sont hachées. Je mâche du noir, broie de la farine. Le temps lève­ra. Le ven­ti­la­teur n’a pas des pales de Morphée.

Classé dans :insomnie

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