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© Daniel Beaudoin

Les regards

Modifié le : 2019/08/06

J’entre dans le bar. Aus­si­tôt, mes verres se couvrent d’un brouillard épais, ce qui m’oblige à les enle­ver. Mal­gré ma myo­pie, je sens les regards de tous se poser sur moi. Nous sommes au Vil­lage, la clien­tèle est orien­tée sur elle-même. Du coup, celui qui entre devient l’objet d’un exa­men insis­tant, détaillé. On sor­ti­rait des car­tons pour m’affubler d’un score que je n’en serais pas surpris.

Je fais mine de faire abs­trac­tion de leur juge­ment, joue le jeu de cher­cher quelqu’un, ce qui n’est pas feint. Je cherche effec­ti­ve­ment l’artiste qui m’a invi­té à son ver­nis­sage. Ses œuvres trônent au-des­sus des gens assis. L’endroit est exi­gu, quand on exa­mine les toiles, on englobe for­cé­ment, plus bas, les clients invi­tés, ce qui est un peu aga­çant, car on ne peut même pas aller voir le prix de l’œuvre, il fau­drait s’excuser, s’approcher, par exemple, du visage de ce beau bar­bu, lui sou­rire et tous les deux, faus­se­ment gênés, éta­blir le rap­port qualité/​prix d’on ne sait plus quoi.

Daniel se montre enfin, se dés­in­té­resse des gens assis, comme lui, autour d’une petite table. Il m’embrasse, se dit heu­reux de ma pré­sence. Nous dis­cu­tons un peu de ses toiles. Je lui dis d’emblée celles que je pré­fère. Elles sont déjà ven­dues. Je n’ose pas deman­der le prix, fau­dra que je sur­monte ma couar­dise pour déran­ger ces deux hommes qui semblent for­mer un couple, mais qui, cha­cun leur tour, posent sur moi leur œil de chi­rur­gien den­tiste. C’est à croire que la fidé­li­té, chez l’homosexuel, se joue uni­que­ment entre les parois du cœur, tan­dis que le corps écoute reli­gieu­se­ment Car­men en ce moquant mélo­dieu­se­ment des convenances.

Daniel est rapi­de­ment acca­pa­ré par d’autres invi­tés. Je sais ce que c’est pour l’avoir vécu lors du lan­ce­ment de mes livres. On ren­contre tout le monde sans ren­con­trer per­sonne. Je suis de nou­veau lais­sé à moi-même, ne veux pas m’asseoir d’autant qu’il n’y a nulle place pour le faire. Je fais donc sem­blant d’examiner de nou­veau les toiles comme si je devais m’en délec­ter. Le bar­man m’observe. Com­man­de­rai ou ne com­man­de­rai-je pas quelque chose ? Je l’ignore, j’ai mon sac à dos ; l’épicerie n’est pas loin et c’est là que je me dirige par la suite.

Enfin, mon regard s’attarde non pas sur une toile, mais sur une esquisse à l’encre et au crayon. Elle n’est pas récente. J’aime bien ce que fait Daniel. Il s’approprie certes des lignes créées, dont celles de Schiele. Ce n’est pas sans me déplaire. Sur son site Web, Daniel ne cache pas non plus ses influences.

J’aime beau­coup l’esquisse devant moi. Elle repré­sente un boxeur au visage très doux, le regard tour­né vers le haut, le torse exa­gé­ré­ment sculp­té, ne por­tant qu’un maillot, ce qui est incon­gru, puisque l’homme est dans l’arène. J’y lis ins­tan­ta­né­ment le com­bat du bien paraître, le désir que nous nour­ris­sons tous dans l’antre de nos espé­rances, cet ambi­va­lence entre le fort et le tendre.

Je me dis que ce des­sin ferait bien dans ma chambre à cou­cher, je le pla­ce­rais sur le mur don­nant sur l’entrée de celle-ci. Une forme d’accueil. Le car­ton donne le prix. Mince. C’est une petite folie, la moi­tié de ce que m’en coû­te­ra pour les éta­gères pré­vues pour mon garde-robe…

Je m’approche de Daniel et lui dis, le cœur bat­tant, que j’aimerais ache­ter ce des­sin. Il est sur­pris. Devant mon silence sou­riant, il com­prend vite que je suis sin­cère. « Je peux mettre une pas­tille rouge, sérieux ? », la pas­tille étant le signal que l’œuvre est ache­tée. Je réponds par l’affirmative. Il n’a pas le temps de me remer­cier que des invi­tés insis­tants s’avancent encore vers lui. Il sort tout de même une pas­tille auto­col­lante et l’applique sur le prix du carton.

Je suis heu­reux, mais subi­te­ment mal à l’aise. Je n’aime pas les foules. Je prends rapi­de­ment congé, car, de toute manière, je dois faire mon épi­ce­rie et on m’attend pour le sou­per. Je sors, prends une grande bouf­fée d’air. Je suis vrai­ment content de mon achat, même si mon porte-feuille le regrette déjà. Oh, ce n’est pas si cher que ça, mais j’ai tel­le­ment de trucs à dépen­ser pour les réno­va­tions… et j’essaie de me dis­ci­pli­ner tout de même.

Beau­coup ne com­pren­dront peut-être pas cet attrait pour cette gen­tille œuvre. Voi­là où nous mènent nos regards. Ils nous conduisent par le bout de leurs iris, tels des têtes cher­cheuses. Cet achat impromp­tu est bel et bien le signe que je veux faire de ma mai­son l’oasis de mes sai­sons à venir. Il est grand temps de rendre fer­tiles mon propre regard.

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