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L’oiseau vous le dit

Je me suis abon­né à la librai­rie visuelle Lucid. Cette sym­pa­thique appli­ca­tion per­met de cer­ner en quelques minutes l’essentiel d’un livre. Si on vou­lait être méchant, on pour­rait conclure que les gens écrivent trop de mots pour expli­quer quelque chose et qu’il suf­fit de quelques beaux dia­grammes pour le tout. En quelque sorte, Guerre et Paix, cela se passe en Russie.

Quoi qu’il en soit, j’y suis allé de lec­tures dites moti­vantes : No Rules Rules (les prin­cipes orga­ni­sa­tion­nels qui ont mené au suc­cès de Net­flix), Thin­king, Fast and Slow (ou l’art de com­prendre ses biais et se méfier de son intui­tion), Dare to Lead (ce qui fait un bon lea­der), Grit (encore un livre sur le lea­der­ship) et enfin, Start With Why (bien iden­ti­fier sa moti­va­tion pro­fonde, sa rai­son d’être).

Ce der­nier livre m’a par­ti­cu­liè­re­ment inter­pel­lé, tant sur le plan per­son­nel que pro­fes­sion­nel. Les titres de cha­pitre parlent d’eux-mêmes :

  1. The Impor­tance of Kno­wing your Why
  2. How Gut Ins­tincts Drive Decisions
  3. The Key to Your Why
  4. How Lea­ders Attract Followers
  5. How to Ral­ly Those Who Believe
  6. Ali­gning Your Actions With Your Why
  7. Why Suc­cess is the Big­gest Challenge
  8. How to Dis­co­ver Your Why

La langue anglaise a cette force d’enrouler des concepts les uns autour des autres. Dire en fran­çais Connaître son pour­quoi n’a pas beau­coup de sens. Cepen­dant, le concept est simple et deman­dant : Connaître sa rai­son d’être, son pour­quoi devrait être basé sur ce que l’on est en tant qu’individu. Ce qui nous dis­tingue en tant que per­sonne est nos expé­riences de vie, notre édu­ca­tion. Qu’étiez-vous adolescent.e ? Qu’aimiez-vous faire, entre­prendre ? Qu’est-ce qui vous a empê­ché de conti­nuer, ou qu’est-ce qui vous a ame­né à pour­suivre dans cette direc­tion ? Quel âge avez-vous ? À ce stade de votre vie, votre che­min a‑t-il diver­gé des pre­miers sen­tiers que vous avez empruntés ?

Les entrepreneur.e.s devraient tous se poser cette ques­tion cru­ciale du pour­quoi, car cette moti­va­tion pre­mière devrait être celle qui les guide vers le déve­lop­pe­ment et la crois­sance de leur entre­prise. Il en va aus­si de nos vies personnelles.

Par exemple, qui étais-je, ado­les­cent ? Un gar­çon rêveur, qui écri­vait des poèmes, mais aus­si un esprit fas­ci­né par la science, la science-fic­tion, les pos­sibles. Je me bâtis­sais des forts, des avions en Lego. Je vou­lais deve­nir, en fait, archi­tecte, car j’aimais tra­cer des lignes, j’aimais beau­coup des­si­ner. Je vou­lais construire en même temps, je vou­lais m’évader. J’ai tou­jours eu soif d’explications, de grands schèmes.

Il y a eu cas­sure à l’université. Je n’avais pas les notes, je n’étais pas suf­fi­sam­ment dis­ci­pli­né, me disais-je, pour deve­nir archi­tecte. Mes mai­sons ris­que­raient de tom­ber. C’est du moins ce que l’on m’a lais­sé croire et, naïf, j’ai sui­vi. Après plu­sieurs errances inof­fen­sives où il m’a fal­lu connaître les gar­çons et les tra­hi­sons, je me suis remis à écrire et j’ai publié quelques livres.

Mon par­cours pro­fes­sion­nel a été une suite de cir­cons­tances. Cha­cun de mes pas pos­sé­dait tout de même cette volon­té de construire, et c’est ain­si que je suis deve­nu info­gra­phiste, puis pro­gram­meur et main­te­nant, plus ou moins direc­teur de quelque chose de flou. Entre le réa­liste et l’artiste, l’astrologue et l’amant. Je suis demeu­ré, pour ain­si dire, égal à moi-même, sans pour autant pos­sé­der la dis­ci­pline d’en faire une his­toire à suc­cès selon les stan­dards véhi­cu­lés dans les livres popu­laires et bien écrits.

Cette gloire, cet achè­ve­ment comme on le lit dans ces bou­quins, n’est certes pas à la por­tée de tout le monde ? Il faut, bien enten­du, défi­nir pour soi cette notion de suc­cès. Mon père, à 87 ans, dit qu’il a réus­si sa vie. Il vou­lait une famille, des enfants intel­li­gents, une belle femme déter­mi­née à ses côtés. Il a eu tout cela, selon ses dires. Il est fier de sa vie. Le suc­cès est donc matière à interprétation.

Il n’empêche qu’il serait bon que cha­cun de nous se pose cette ques­tion, et sur­tout se la poser fré­quem­ment, faire de son pour­quoi un leit­mo­tiv moti­vant, moteur qui per­met de conduire sur quatre, trois, deux ou une seule roue.

Un lea­der est quelqu’un qui est apte à com­mu­ni­quer son rêve et à embar­quer sur son navire des gens qui sont prêts à réa­li­ser celui-ci, à conduire la barque à bon port. Un chef d’entreprise qui se contente de diri­ger ver­ra se trans­for­mer ses mate­lots en fonc­tion­naires de la voile ou de la vapeur, en zom­bies admi­nis­tra­tifs. S’il ne com­prend pas lui/elle-même la direc­tion de sa propre moti­va­tion, il/​elle ne pour­rait l’induire chez les autres et le bateau sera inva­ria­ble­ment empor­té par le cou­rant et les tempêtes.

Moi, à 62 ans, où en suis-je dans mon pour­quoi, ma rai­son d’être ? Cela pour­rait être dou­lou­reux d’y répondre, car il est facile de plon­ger dans le regret. Je conti­nue à écrire de petits bouts de texte qui se pro­mènent allè­gre­ment sur l’océan de l’Internet. J’écoute les gens, c’est une par­tie de mes res­pon­sa­bi­li­tés au sein de mon entre­prise. On dit que je suis sou­riant, que je fais du bien. Je pro­gramme éga­le­ment, je joue le rôle de men­tor sans pour autant avoir les diplômes.

Je ne suis pas cer­tain de com­prendre ce pour­quoi. Il est un oiseau qui se cogne les ailes contre les parois de mes pen­sées, de mes pou­mons. Il s’obstine à faire de mes bras des ailes. Je ne pose peut-être pas assez la ques­tion du pour­quoi. Que dois-je entre­prendre main­te­nant ? Je ne veux pas me repo­ser, je ne suis pas si fati­gué que cela. Est-ce que je me sens écou­té ? Suis-je un zombie ?

Peut-être.

Je demeure un rêveur qui, la bave aux lèvres, regarde les ombres de ses pul­sions des­si­ner de suaves rai­sons d’être à cha­cune de ses nom­breuses et limi­tées respirations.

Peut-être ne ren­con­tre­rai-je jamais sur mon pas­sage mes véri­tables pour­quois. Et si tous les gens du monde se posaient des ques­tions, n’y aurait-il pas moins de misère, mon frère, ma sœur ?

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