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L'univers en trois livres

Durant mes courtes vacances, je me suis pen­ché sur trois livres trai­tant du même sujet. Je suis depuis long­temps fas­ci­né par les décou­vertes sur l’univers. Si je n’avais pas eu cet esprit flou du poète, je me serais sans doute lan­cé dans plein de trucs scien­ti­fiques, notam­ment la phy­sique. Pour­quoi ne l’ai-je pas fait serait davan­tage le sujet d’une psy­cha­na­lyse dont la conclu­sion dépas­se­rait ma finalité.

Quoi qu’il en soit, j’ai lu ces livres pour ain­si dire à l’envers, com­men­çant par le plus com­plexe et ter­mi­nant par le plus simple.

  1. Until the End of Time, Mind, Mat­ter, and the Search for Mea­ning in an Evol­ving Uni­verse, Brian Greene
  2. The Work Accor­ding to Phy­sics, Jim Al-Khalili
  3. Seven Brief Les­sons on Phy­sics, Car­lo Rovelli

Le pro­pos de Until de End of Time com­mence d’emblée par un constat qua­si phi­lo­so­phique, même s’il est en par­fait accord avec la « réa­li­té » telle que nous la connais­sons : In the full­ness of time all that lives will die. Autre­ment dit, nous mour­rons tous, tout meurt, tout replonge dans l’équilibre du désordre. Pro­fes­seur de phy­sique et de mathé­ma­tiques, l’auteur nous l’explique en 326 pages, non pas dans une glose phi­lo­so­phique, mais en nous décri­vant le par­cours des décou­vertes rela­tives à l’univers et les consi­dé­ra­tions phi­lo­so­phiques, exis­ten­tielles qui peuvent en décou­ler (qu’est-ce que la vie, par exemple?).

C’est par­fois dense, tou­jours très bien écrit – après tout, c’est un auteur à suc­cès –. Le livre nous amène à com­prendre les extra­or­di­naires décou­vertes rela­tives à notre com­pré­hen­sion de l’univers ain­si qu’il nous fait entre­voir l’immense che­min qu’il reste à la science pour pos­sé­der la véri­té sur ce sujet.

Tout comme pour les deux autres livres, la conclu­sion est la même : plus on avance et plus on semble recu­ler ou plu­tôt se buter à d’autres questions.

Le second livre est un meilleur conden­sé, à mon avis, de l’état de cette science. The World Accor­ding to Phy­sics est autant dépour­vu d’équations com­plexes que l’est le pré­cé­dent ouvrage. Son but est d’expliquer à des gens, comme vous et moi, les mer­veilles de l’univers, ce que nous en com­pre­nons à tout le moins à tra­vers la lor­gnette de la phy­sique. Ce livre était un vrai charme à lire.

Le troi­sième livre est encore plus court. Seven Brief Les­sons on Phy­sics regroupe des articles d’une chro­nique de jour­nal. C’est pour ain­si dire un résu­mé de résu­més. Il pour­ra paraître super­fi­ciel après les lec­tures plus exhaus­tives, mais s’il est un livre pour l’expliquer à sa mère, c’est bien celui-là ! Sauf excep­tion de quelques phrases trou­blantes du genre :

The heat of black holes is like the Roset­ta Stone of phy­sics, writ­ten in a com­bi­na­tion of three lan­guages – Quan­tum, Gra­vi­ta­tio­nal and Ther­mo­dy­na­mic – still awai­ting deci­pherment in order to reveal the true nature of time.
La cha­leur des trous noirs est comme la pierre de Rosette de la phy­sique, écrite dans une com­bi­nai­son de trois lan­gages – quan­tique, gra­vi­ta­tion­nel et ther­mo­dy­na­mique – qui attendent encore d’être déchif­frés afin de révé­ler la vraie nature du temps.

Pas éton­nant qu’on en perde autant son latin que son anglais ou sa respiration.

Dans cha­cun de ces trois livres, j’ai tout de même appris des choses diverses. Ils ne peuvent donc être réduits l’un dans l’autre même s’ils se recoupent.

Ten­tons tout de même l’exercice :

  • D’un côté, il y eut une pre­mière avan­cée impor­tante, notam­ment avec le coup de pouce d’Einstein (mais il n’est vrai­ment pas le seul ni le pre­mier). Une simple équa­tion aura per­mis l’aventure d’une com­pré­hen­sion éton­nante de l’infiniment grand. On a fait des pas de géants dans la com­pré­hen­sion du méca­nisme de la gra­vi­té (la fameuse pomme de New­ton n’expliquait vrai­ment pas tout). S’est ouvert devant nous le monde de l’espace-temps, du Big Bang, des mondes peut-être paral­lèles ou plu­tôt des mul­ti­vers (mul­ti-uni­vers). Dans ces théo­ries, l’univers est courbe, le temps élas­tique et la vision du monde est relève d’un trip de LSD par­fois. Ces décou­vertes ont énor­mé­ment ins­pi­ré les auteurs de science-fic­tion, mais aus­si les avan­cées technologiques.
  • De l’autre côté, la décou­verte du quan­ta (hypo­thèse de Plank), que la lumière est faite de petites quan­ti­tés. C’est alors l’aventure dans l’immensément petit, et les résul­tats de ces consi­dé­ra­tions nous ont conduits, entre autres choses, au télé­phone intel­li­gent, aux ordi­na­teurs, à l’incertitude aus­si puisque tout devient pro­ba­bi­li­té. C’est dans l’univers de l’infiniment petit que l’étude du cer­veau plonge avec ces gros appa­reils issus de la pre­mière avan­cée gra­vi­ta­tion­nelle et ther­mo­dy­na­mique. C’est l’univers du minus­cule qui attire les cher­cheurs de la conscience. L’univers, selon cette théo­rie, est plat en quelque sorte. Méchante contradiction.
  • Ain­si, entre les deux théo­ries, la gra­vi­ta­tion­nelle et la quan­tique, un grand mur opaque. La danse des équa­tions de l’une ne va pas au même rythme que l’autre, se contre­dit. Les deux expli­ca­tions de l’univers, quoique logiques, effi­caces, don­nant des résul­tats concrets tant en science que dans notre quo­ti­dien, ne peuvent fusion­ner tant elles appa­raissent incompatibles.
  • Par des­sus le mar­ché, plus de 90% de la matière nous est étran­gère, ne peut être obser­vée. Il s’agit de la dark mat­ter (rien à voir avec Darth Father) et sa com­pagne, la dark ener­gy (aucun rap­port avec la Death Star.

La science phy­sique en est donc ren­due là, à ten­ter de col­ler ces deux géantes expli­ca­tions de l’univers en une seule grande théo­rie. On n’y par­vient tout sim­ple­ment pas. Pas encore et bien des phy­si­ciens se contentent déjà de vivre tant bien que mal avec ces côtés de la réa­li­té alors que d’autres, plus obs­ti­nés, pré­fèrent pour­suivre l’aventure incer­taine. Leurs ten­ta­tives insufflent plus de com­plexi­té pour que cela soit élé­gant comme le sont les théo­ries contra­dic­toires. La science est en constante recherche de sim­pli­ci­té. Il en va de même de la nature qui, après avoir emprun­té de nom­breuses ave­nues, en par­vient à des stades de sim­pli­ci­té. Ne pen­sez qu’à vos doigts qui tapent sur un cla­vier et ten­ter d’en com­prendre tous les mou­ve­ments et la coordination.

Mes pre­miers contacts avec la phy­sique remontent à la vogue des livres pseu­do-éso­té­riques tel The Tao of Phy­sics. La ten­ta­tion était grande, en effet, d’effectuer des rac­cour­cis, de fusion­ner phi­lo­so­phie pour la simple et bonne rai­son que les réponses, les cer­ti­tudes n’arrivent tou­jours pas. Ces ten­ta­tions ont leur uti­li­té aus­si. L’imaginaire est le meilleur ter­reau pour la découverte.

Face aux imper­fec­tions des conclu­sions, il faut se dire que le che­min emprun­té par la science ne doit pas être si faux puisqu’il nous apporte tant de bien­faits. Nous sommes à une époque où on entre­voit les fon­de­ments de la vie à tra­vers de belles équa­tions. Notre réa­li­té, notre pauvre enten­de­ment des choses, celui qui ne dépasse pas nos doigts et nos neu­rones, a bien du mal à se faire à l’univers de science-fic­tion de la phy­sique, de la neu­ros­cience. Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce que le com­men­ce­ment du monde ? Ce sont là des ques­tions qui ont nour­ri tant les textes sacrés que les tomes de géné­ra­tions sans cesse renou­ve­lées de phi­lo­sophes et de croyants.

Ces ques­tions rejoignent tant soit peu celles de la science et si celle-ci accepte main­te­nant d’en faire les siennes, c’est à une seule condi­tion : c’est que le tout soit véri­fiable et, de sur­croît, fal­si­fiable, à savoir que toute théo­rie peut être contre­dite par les faits. Un jour ou l’autre, même si, entre­temps, on peut jouir des cer­ti­tudes et avan­cées qui en résulte. Il faut cepen­dant faire face à la musique. Nos ques­tion­ne­ments ne sont pas prêts d’être assouvis.

Or, la race humaine entière, impa­tiente, semble plus por­tée à recu­ler, à vou­loir demeu­rer dans le confort d’anciens rites et dans l’ivresse du sang qu’elle peut faire cou­leur par les seules armes des mythes. Nous fai­sons face au retour d’un inté­grisme à mul­ti­fa­cettes, un retour en des rituels qui ont sou­vent géné­ré plus de sang que de fécon­di­té. Il s’agit là d’un triste réflexe, qui manque de courage.

Com­prendre la réa­li­té et les inter­ro­ga­tions que la science sus­cite n’est certes pas don­né à tout le monde. Ces trois livres sont tout de même la preuve que les scien­ti­fiques se croient de plus en res­pon­sables, obli­gés de ten­ter une vul­ga­ri­sa­tion en bonne et due forme.

C’est une noble tâche, qua­si mes­sia­nique. Il fau­drait que les artistes s’emparent de ces expli­ca­tions, qu’ils en fassent bon usage. Encore faut-il qu’ils puissent unir leurs ins­pi­ra­tions à ces théo­ries. Encore faut-il qu’ils puissent avoir l’intelligence de le faire et qu’ils cessent de s’occuper de leur ego.

Bien enten­du, il n’est pas néces­saire de connaître tout ça pour bien vivre sa vie. On peut faire des chan­sons, écrire des romans, peindre des tableaux, faire des bébés, dan­ser, éle­ver une famille et mou­rir tout à fait en paix.

Il serait cepen­dant impé­ra­tif que les gens soient peu à peu édu­qués à rela­ti­vi­ser tant leur exis­tence que leurs cer­ti­tudes. Les phy­si­ciens ont par­fois des orgasmes spi­ri­tuels parce que la réa­li­té qu’ils ima­ginent dépasse la valeur de leur propre vie. La lec­ture de ces trois livres sug­gère aus­si que ces phy­si­ciens attendent en quelque sorte le pro­chain Ein­stein, Plank, Max­well, et com­bien d’autres…

La science n’a pas réponse à tout, certes, mais à tout le moins, elle ose les expli­ca­tions et les remises en ques­tion. Son entê­te­ment devrait être pour cha­cun de nous un exemple de luci­di­té et d’humilité.

À lire donc, à tout le moins l’opuscule de Rovelli.

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