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Mario est mort

Modifié le : 2019/08/07

Je devais avoir neuf ans ou était-ce plus tard, je ne sau­rais le dire. Il y va de mes sou­ve­nirs comme de mon appar­te­ment, c’est mal ran­gé. Nous venions à peine de démé­na­ger à Sainte-Croix-de-Lot­bi­nière. Je suis ori­gi­naire d’une petite ville à l’intérieur des terres. J’arrive, un matin, dans cette nou­velle école pri­maire de cam­pagne. Tout le monde de ma classe pleu­rait. « Mario est mort » qu’on me dit. Je regarde les gens et demande qui c’est. Je suis, moi aus­si sous le choc, un gar­çon de notre âge a été retrou­vé pen­du dans sa chambre. Mais je ne montre pas d’émotion, car je ne connais pas le gar­çon, et, comme je suis nou­veau, je ne pos­sède pas encore ces attaches émo­tives avec le milieu.

Mon enfer à moi, pour ain­si dire, com­men­çait. Mes futurs « cama­rades », du moins cer­tains, mais encore là, c’est tel­le­ment vague dans cette insou­ciante mémoire, m’ont vite pris en grippe, car je n’avais pas pleu­ré. Du coup, je pas­sai pour un sans-cœur. J’étais pour­tant content d’arriver à cette école, car je me sau­vais en fait de la pre­mière, celle de ma ville natale où j’étais celui qu’on aimait battre après les heures de classe, celui qu’on moquait et har­ce­lait. Dans mon sou­ve­nir, ce man­que­ment à l’étiquette du pleur­ni­chage m’a valu mes autres déboires à l’école.

Je fus donc long­temps, long­temps la risée de mes com­pa­gnons. Les jeunes de la cam­pagne sont tout aus­si durs que ceux de la ville, sinon davan­tage. J’étais, de sur­croît, le chou­chou des pro­fes­seurs, j’avais de bonnes notes, je réus­sis­sais. J’ai quand même sur­vé­cu et, plus tard, même si mes notes devinrent pas­sables, au secon­daire, au cégep et à l’université, j’ai tout de même obte­nu mes lettres de noblesse d’adulte. Mon par­cours est en dents de scie, certes, j’ai mes pro­blèmes et mes plai­sirs, comme nous tous et je mour­rai peut-être de mon stress. À la fin, on pour­ra éla­bo­rer toutes les conclu­sions que l’on vou­dra, je serai mort de toute façon.

Ce n’est que ce matin que je prends connais­sance du sui­cide de Mar­jo­rie. J’ai lu sa lettre d’adieu appa­rue briè­ve­ment dans un jour­nal élec­tro­nique. Je trouve ça dom­mage, un petit bout de jeune femme qui sem­blait sym­pa­thique. Je ne pleu­re­rai cepen­dant pas, cette his­toire est trop éloi­gnée de la mienne. Un tas d’idées bouillent cepen­dant. Je pense à ce spé­cia­liste qui dit qu’il ne faut pas cher­cher un ou des cou­pables. Je suis d’accord avec lui. Le pro­blème est tou­jours plus grand que les causes.

Et je pense sur­tout à tous ceux qui sur­vivent qui, quo­ti­dien­ne­ment, réus­sissent à sou­le­ver ce poids de l’échec qui les menace. À une cer­taine époque glo­rieuse de cer­tains rois, un simple mot pou­vait suf­fire pour vous mettre en dis­grâce. Il fal­lait user d’intelligence et de finesse, et sûre­ment de beau­coup de mal­hon­nê­te­té, pour arri­ver au som­met. Main­te­nant, les mots causent autant de dou­leurs et de bles­sures, comme si notre espèce jouait sa sur­vie par cet exer­cice dar­wi­nien qui consiste à deve­nir le plus fort en écra­sant toute tête qui veut se démarquer.

Notre espèce est mal­ha­bile ; son intel­li­gence pro­duit autant d’étoiles que de vol­cans, de beau­tés que de lai­deurs (d’où la pho­to de ce matin…). Je ne sur­pren­drai per­sonne en disant que notre monde ne fait pas encore dans la dentelle.

Il est clair que Mar­jo­rie n’a pas eu cette force. J’en connais d’autres qui, mal­gré les quo­li­bets, se sont for­gé soit des névroses, soit des armes ou des cara­paces. Et ils ont pour­sui­vi leur exis­tence. Je ne suis pas cer­tain qu’il y ait plus de sui­cides chez les jeunes qu’avant. Rien n’est docu­men­té et il suf­fit de creu­ser dans nos mémoires, si impré­cises soient-elles, pour réa­li­ser que la vio­lence a tou­jours exis­té. Elle semble faire par­tie de la « joute ». On en prend peut-être heu­reu­se­ment davan­tage conscience (comme pour bien d’autres choses). Il est dan­ge­reux cepen­dant de cher­cher la cause facile pour qu’on puisse pas­ser à autre chose. Ce n’est pas parce que c’est com­plexe qu’il faille bais­ser les bras.

Il faut donc davan­tage se rap­pe­ler notre route pour com­prendre ce qui s’est pas­sé pour Mar­jo­rie, et peut-être pour ce Mario (était-ce d’ailleurs son pré­nom ?). C’est par le dia­logue qu’on arrive à défaire les drames. Dans sa lettre, Mar­jo­rie s’excuse encore de faire de la peine à tout le monde. Sa lettre manque éton­nam­ment de drame, ou on est ten­té de n’y lire là que les angoisses ordi­naires d’un(e) adolescent(e) en pro­ces­sus d’adaptation au monde très rude de la vie.

Cela n’excuse rien, bien sûr. Et, bien sûr, il faut dia­lo­guer, faire taire cette inti­mi­da­tion. Bien que le com­bat sera tou­jours pré­sent entre nous — la sur­vie de notre espèce en dépend —, j’ai espoir plus belles noblesses que les vic­toires injustes. Mais pour ce faire, il fau­dra toute notre volon­té. J’ose demeu­rer optimiste.

Classé dans :suicide

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