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Mascara perpétuel

Modifié le : 2019/07/19

Ils appellent ça du mas­ca­ra. Ins­pi­ré du khôl, un extrait de poudre d’antimoine, le pro­duit moderne fut d’abord un amal­game de char­bon et de vase­line, puis les chi­mistes ont trou­vé des suc­cé­da­nés, pré­fé­rant les cires, les sol­vants et les poly­mères. En fait, c’est deve­nu de la pein­ture-ver­nis pour ral­lon­ger la four­rure des yeux.

Je ren­contre sou­vent cette dame sur le quai du métro. Pas très grande, bien mise de sa per­sonne quoique je lui conseille­rais de por­ter des vête­ments moins ajus­tés. Debout, par­mi les autres, elle s’affaire devant un miroir de poche et un bâton de mas­ca­ra. Elle brosse quelques cils, observe le résul­tat, recom­mence. Cela me semble durer des heures. C’est fas­ci­nant, une vraie four­mi, ou plu­tôt une chatte qui se lèche rigou­reu­se­ment les poils. Une fois un résul­tat qu’elle paraît juger satis­fai­sant, elle visse le bou­chon qu’elle tenait de la même main qui sou­tient le miroir, range l’instrument dans son sac et, à ma grande sur­prise, en sort un autre, qui paraît plus fin.

Le manège recom­mence à la gran­deur de son oeil. Pour dire vrai, ça me stresse de la voir recher­cher une per­fec­tion qui n’existera sans doute jamais chez elle. Je ne dis pas qu’elle est laide, loin de là. Elle est peut-être sans véri­tables attraits et, comme je l’ai dit, trop ser­rée dans sa jupe et sa blouse clé­ri­cale. Par son allure, par son âge, je me dis que c’est une tra­vailleuse comme on en voit tant dans les bureaux, répon­dant très bien aux vilains sté­réo­types que l’on se fait des adjointes admi­nis­tra­tives. Une bonne per­sonne, quoi, vêtue de vête­ments modestes, une den­telle défraî­chie comme col­let, un chi­gnon piqué d’épingles à peine dissimulées.

Main­te­nant que la double opé­ra­tion de mas­ca­ra est ter­mi­née sur l’oeil droit, elle revisse le bou­chon sur le crayon-brosse, remet le tout dans son sac et, il fal­lait s’y attendre peut-être, elle sort le pre­mier crayon pour s’attaquer à l’autre oeil.

Voi­là, le train arrive. Qu’à cela ne tienne. La porte s’ouvre, une masse dense de cita­dins s’enfuit vers une autre ligne. La dame au mas­ca­ra a le champ libre, trouve une place et reprend son tra­vail minu­tieux et ner­veux mal­gré les sou­bre­sauts de la voi­ture qui s’est mise en marche. Je me suis pla­cé un peu en retrait et elle ne peut savoir que je l’observe. Mal­heu­reu­se­ment, je dois quit­ter, la dame conti­nue sa besogne. La porte se referme der­rière moi, je me tourne pour l’observer une der­nière fois.

Il n’est pas rare de ren­con­trer ain­si de ces femmes qui, mal­gré les vibra­tions, les secousses du trans­port en com­mun, réus­sissent à se far­der, à redes­si­ner cette ligne de rouge, ce trait autour des yeux, cette teinte sur cette joue. Je peux com­prendre le sou­ci qu’elles apportent chez elles à rec­ti­fier et domp­ter la géo­mé­trie de leur visage, à obéir scru­pu­leu­se­ment aux dik­tats d’une cer­taine mode. Je trouve cepen­dant un peu navrant qu’elles doivent per­pé­tuel­le­ment rec­ti­fier le résul­tat. Je sais très bien que toutes ne sont pas ain­si et que les hommes plient eux aus­si sous le poids d’autres contraintes. Ne suis-je pas le pre­mier à étu­dier, dans ces mêmes voi­tures, le reflet de mon visage ? Il m’importe de savoir ce que je n’annonce.

Nous sommes des paons et nous pré­ten­drons pour­tant le contraire. Nous avons trans­po­sé nos parades amou­reuses, nos dési­rs de vaincre, de convaincre (de trom­per, mas­ca­ra est un mot ita­lien qui veut dire « masque »). Nous vou­lons sur­vivre. Pour cer­tains, cela signi­fie accor­der une impor­tance maniaque à la lon­gueur de ses cils. Pour d’autres, ce sera d’écrire sur les pre­miers ou ce sera de trou­ver la pièce de vête­ment qui les ren­dra uniques, le temps d’une pensée.

C’est vide, tout cela. Cela paraît inutile, tout comme ces gens qui, rivés sur leurs télé­phones dits intel­li­gents, se sté­ri­lisent l’âme et la pen­sée à dépla­cer des chiffres pour atteindre le nir­va­na du 2048 (est-ce bien le nombre?)

Nos petites bulles éclatent si faci­le­ment. Nous nous dépê­chons à remettre le doigt dans la fis­sure de la digue, et nous nous éton­nons de mou­rir déjà, trop occu­pés par les insi­gni­fiantes dis­trac­tions de notre quotidienneté.

Voi­là ce qui me stresse chez cette dame. J’aurais aimé m’approcher d’elle, lui sai­sir le visage, obser­ver ses yeux et lui dire que c’est cor­rect comme ça, qu’elle peut relaxer. Évi­dem­ment, ça ne se fait pas… et elle ne m’aurait pas cru. Déjà que j’aurais vio­lé son inti­mi­té qu’elle se serait dépê­chée à sor­tir de nou­veau ses bâtons pour effa­cer les marques que j’aurais pu faire sur la pel­li­cule pou­drée de sa peau.

Moi, de mon côté, mes dis­trac­tions sont sou­vent d’ordre sexuel. Je vois un bel homme et veux m’approcher de lui, juste pour pou­voir mieux obser­ver la veine dans son cou bar­bu. Séduire et mou­rir, sans doute. Mas­ca­ri­ser son regard comme d’autres se fai­saient embau­mer sous les pyramides.

L’éternité est comme le diable ; elle se fau­file dans les détails.

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