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Mon « Minuit, chrétiens »

Modifié le : 2019/07/21

Il sor­tit de sa biblio­thèque ce que j’ai cru être un vieux et épais mis­sel. « Ce sera un cours spé­cial, aujourd’hui. Ce sont des airs de Noël. » J’ai sou­ri en me disant « pour­quoi pas ? »

« Nous allons com­men­cer par Sainte Nuit, tu connais ça par cœur, n’est-ce pas ? » Il se met au pia­no, joue quelques entour­lou­pettes en guise d’introduction et je me mets à chan­ter. Après à peine une phrase, il m’arrête. « Bien, main­te­nant, il fau­drait mieux la chan­ter. Tu vois, quand on chante des notes, on ne chante pas, il faut se rendre compte de l’harmonie de la pièce, celle qui guide la mélo­die. Écoute. » Il plaque en accé­lé­ré les accords de la pièce. « L’harmonie ne bouge pas tant que ça, elle est comme un tun­nel dans lequel ta voix doit se glis­ser. C’est au-delà de la ligne mélo­dique, c’est au-delà de la per­for­mance et de l’émotion. Main­te­nant, écoute encore ces accords, puis main­te­nant, chante en ten­tant de res­ter dans cet étroit tunnel. »

Je m’exécute. Oh, bon­té divine, le sainte nuit m’englobe. Je crois com­prendre. Qu’à cela ne tienne, Vincent s’interrompt et monte d’un ton la mélo­die. « Recom­mence. » Désta­bi­li­sant, ça. Le tun­nel n’est pas le même. Vincent me reprend vite. Je ne chante déjà plus comme il faut. Bor­del, c’est juste Sainte nuit ! Je recom­mence, puis, pour ne pas que je m’assoie sur ces fra­giles lau­riers, le pro­fes­seur monte encore d’un ton. L’exercice est émo­tif, épuisant.

« Bien ! Pas­sons à autre chose. » Je lui tends le bou­quin. Vincent le feuillette, sou­ris, me le tend de nou­veau. C’est un air que je ne connais pas. Nous sommes à une semaine de Noël et me voi­là plon­gé sou­dain dans une atmo­sphère vieillotte du siècle der­nier. Je me dis que mes parents ont peut-être tenu une telle recen­sion d’airs des fêtes. L’air est joyeux et, encore une fois, Vincent me fait réa­li­ser où se trouve l’harmonie et me fait décou­vrir aus­si­tôt que, lorsque je m’insère dans le tun­nel déli­cat des accords, ma voix est tout à fait juste.

Ce sont pour­tant des airs simples, par­fois un peu qué­taines, sur­tout en ce qui a trait aux paroles (vous savez, moi, les bon­dieu­se­ries…). Pour­tant, dans ma bouche, si je n’y prête pas atten­tion, le chant reste jus­te­ment fade, sali.

« Ok, main­te­nant, atta­quons un vrai air de ténor. Minuit, chré­tiens. » « What ? » « Et tu connais sûre­ment l’air par cœur. » Il ne me ménage pas en atta­quant la pièce. La tona­li­té est confor­table. Je m’exécute. Ça va, mais je n’ai pas le temps d’être heu­reux que mon pro­fes­seur s’interrompt de jouer. « Et le tun­nel, lui ? » Il plaque les accords. Oui, c’est vrai, le tun­nel, le tun­nel, le tun­nel. On recom­mence. Méchante belle voix le Ver­ville, que je me dis. Mais juste avant de pou­voir mon­trer toute ma tes­si­ture avec LA note, le EL, de Noël, juché pas très haut tout de même, voi­là que ma voix s’éteint, la gorge nouée dans la vision des messes de minuit à laquelle j’ai par­ti­ci­pé. En une frac­tion de seconde, je me suis vu à la place du chan­teur, pla­cé près de l’orgue, sœur Rose attei­gnant à peine, les pédales de l’instrument. En un mil­lième de seconde, pas plus, j’ai ima­gi­né mes parents assis dans la salle, fiers d’écouter leur fils mener la barque. Je me suis arrê­té, les larmes aux yeux.

Vincent a bien vu qu’il se pas­sait quelque chose. « L’émotion ne sert à rien pour chan­ter, il faut aller au-delà. » Ben oui, mais t’étais pas dans le jubé avec moi, mes parents se tour­nant pour m’entendre… Comme toute réponse, Vincent monte d’un ton et je dois à nou­veau m’exécuter. Ce n’est pas rien, le Minuit, Chré­tiens. C’est un air pour mon­trer sa voix et je mène dif­fi­ci­le­ment ce bal. Comme quoi, j’ai encore du che­min à faire. D’ailleurs, même s’il semble satis­fait du résul­tat, Vincent me fait remar­quer que, dans une église de cam­pagne, ça pas­se­rait, mais cer­tai­ne­ment pas dans un uni­vers pro­fes­sion­nel. Eh, oh, le prof, pas obli­gé de ren­trer le clou plus loin, je le fais déjà assez moi-même !

Je ne lui dis pas tout ça, j’accepte d’en rire et de me sou­mettre à son juge­ment, car, veux, veux pas, j’avance, j’avance ! Je n’aurais pas cru qu’en un an, j’en serais à chan­ter si haut. Pas long­temps, mais quand même. Et là, de décou­vrir tous ces tun­nels d’harmonie…

Quoi qu’il en soit, nous pas­sâmes bien la moi­tié du cours, si ce n’est davan­tage, à chan­ter ces airs pas­sés, usés jusqu’à la corde. La leçon fut grande. Pas de com­pré­hen­sion du tun­nel, pas de jus­tesse, pas de faci­li­té. Même ces notes si hautes qui me font peur, ne peuvent être atteintes que si on accepte, dans un pre­mier temps, de s’y aban­don­ner. S’oublier quoi.

Dans ma douche, ce matin, j’ai chan­té mon Minuit, chré­tiens. Nous sommes le 26. Noël est pas­sé, peu importe. Noël, c’est un jour plus qu’ordinaire. Mais si c’est Noël tous les jours, le cœur devient léger, ten­du d’espérance de bon­heur. Aidé de la céra­mique, de l’humidité et de ma nudi­té, j’ai atteint faci­le­ment le la du no-EEEEEEELLLLL. Peut-être que mes voi­sins m’en enten­du et ont pes­té contre le fou qui hurle à neuf heures du matin. Tant pis, j’étais tout nu et heu­reux comme un petit Jésus.

P.S. : En guise d’excuses, voi­ci la très belle voix de Richard Ver­reau. Lui, il connaît ça. Et son der­nier ELLLL, c’est un si, m’sieurs, dames.

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