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Soleil sur la 40

L'oeil-oreille

Modifié le : 2019/07/13

Le soleil, ce matin-là, lut­tait contre des algues nua­geuses. Le vent s’était levé durant la nuit et, après quelques jours chauds, trop humides, la fraî­cheur était bien­ve­nue. Les pas­sants ne sem­blaient pas s’en rendre compte ni les auto­mo­bi­listes sur la 40 qui, à la vitesse qu’ils allaient, ne se sou­ve­naient certes pas qu’il y a à peine deux semaines un camion-citerne avait explo­sé sur cette route, fai­sant un mort. Per­sonne n’en avait cure. Leur vie continuait.

C’était mon pre­mier jour de retour au tra­vail. On annon­çait un déluge en fin d’après-midi. Pour le moment, rien n’y parais­sait sauf la sub­tile lumière dif­fu­sée dans cette ouate grise qui n’arrivait pas à assé­cher le ciel. Je n’étais pas enclin à prendre le métro et, puisque j’avais peu bou­gé durant mes vacances, cloué à mon lit, j’avais envie de ralen­tir mon pas que j’ai déjà lent. J’étais heu­reux de pou­voir mar­cher, être enfin d’aplomb après avoir com­bat­tu un intrus — un virus ? une bac­té­rie ? je ne le sau­rai jamais. Qu’im­porte, je vou­lais allon­ger ce matin. Je suis rare­ment pres­sé. Mon meilleur ami est tou­jours à quatre pas devant moi quand nous mar­chons ensemble. Il m’essouffle tel­le­ment ses jambes sont vivantes. 

Ce soleil dans ses pen­sées parais­sait annon­cer l’automne. Nous en sommes déjà aux der­niers jours d’août. Le temps aura tou­jours les cou­dées franches. Il ne se fatigue jamais. De mon côté, l’appétit est reve­nu, mais il n’est pas avide. La soif est là, mais boude l’alcool. Les soi­rées sont jeunes, mais je fais peu de pro­jets. J’ai mai­gri un peu trop rapi­de­ment. J’imagine que, les forces reve­nant, le ventre deman­de­ra son dû. Je me sens moine, seul, frugal.

Tout au long de la semaine, j’ai un peu rete­nu mon souffle, pre­nant plai­sir à ne pas être intel­li­gent. J’ai certes tra­vaillé, sou­ri, débo­gué ceci, cela, mais sans plus, tout en confor­table gri­saille. Tel un arbre humant la sai­son, mon œil a pris acte des sub­tils chan­ge­ments de teintes dans les arbres, dans la lumière tar­dive et aus­si dans l’écho de mes pen­sées caver­neuses. Un arbre, ça ne bouge pas, il fait aller ain­si ses branches comme s’il vou­lait nour­rir ses rêves. J’ai un peu chan­té, avec une drôle de voix, je suis allé voir mon méde­cin qui, éton­nam­ment, était à l’heure pour mon ren­dez-vous. Je n’ai rien de vrai­ment dra­ma­tique, semble-t-il. Il m’a pres­crit non pas des som­ni­fères, mais un anti­acide. Mon esto­mac est lourd. Que des petits malaises d’un gars qui aime se plaindre. 

Ce texte est dif­fi­cile à écrire, car il ne va pas où je vou­lais l’emmener. Il semble vou­loir se cen­su­rer de lui-même. 

Bien­tôt ce sera l’automne et ses odeurs si magni­fi­que­ment végé­tales. Et moi, et vous ? Quelles sont les cou­leurs de votre sai­son ? J’ai soif d’entendre les gens. Je suis un œil-oreille qui s’inquiète un peu du silence de l’hiver.

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