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Oser les sons hauts

Modifié le : 2019/07/26

Il fal­lait bien un titre symé­trique juste pour le plai­sir d’o­ser. C’est ce que je dois faire constam­ment durant mes cours de chant. Après avoir quelque peu appri­voi­sé les sons graves, moi le chu­cho­teur, le mur­mu­reur, voi­là que mon pro­fes­seur m’en­joint d’at­ta­quer les la bémol, la, si bémol, etc. Il semble savoir où il s’en va et je me laisse peu­reu­se­ment mener.

On découvre plein de trucs là-haut, en com­men­çant par ce constat de peur devant ce qui nous semble inac­ces­sible. La gorge se tait, s’a­me­nuise et Vincent m’o­blige patiem­ment à ne pas juger ce qui sort. Je lui réponds que j’ai l’im­pres­sion de devoir sol­li­ci­ter le bas des « reins » et ancrer le ster­num, que ça me semble très phy­sique, au-delà de la musique, et lui d’ex­pli­quer qu’il y a effec­ti­ve­ment une ten­sion qui s’exerce chez le chan­teur mas­cu­lin quand il chante haut. Il ne faut certes pas coin­cer la gorge ; elle, elle doit faire ce qu’on lui demande et elle est en est capable. Du moins, j’en suis capable sauf si je me sers d’elle pour pro­pul­ser la note. Alors, c’est la cata, le couac assu­ré. La voix est là, il y a du cri dans la chant haut du chan­teur mas­cu­lin. Ni plus ni moins.

Vincent m’ex­plique aus­si qu’on a l’im­pres­sion, quand on chante des notes hautes, que le tube est mince dans la tête et que ça ne sonne pas néces­sai­re­ment beau à ses propres oreilles. Bref, on a un peu le ver­tige, et on a chaud. Et il faut chan­ter, bon sang ! Lais­ser aller la voix. La dou­ceur d’un chant ne se crée pas en glo­sant doux, mais plu­tôt en lais­sant aller glis­ser son cœur et ses émo­tions. C’est un peu comme conduire une goé­lette, toutes voiles ouvertes, à mettre ses bras en croix comme la fille du gros bateau, et de vou­loir être heu­reux. Bête­ment ça, vou­loir être heureux.

Je ne veux pas rabattre cela constam­ment, mais il est vrai que chan­ter dans une cho­rale t’en­joint habi­tuel­le­ment à faire le contraire, à te fondre au décor, à détruire ton égo, à pen­ser tou­jours aux autres, à chan­ter sur­tout en voix de tête et à te fondre aux voix les plus faibles. J’ai donc le réflexe du cho­riste quand je suis avec mon pro­fes­seur, et l’adrénaline du soliste quand je suis dans un chœur. On, off.

J’ai encore bien des croutes à man­ger avant d’être confor­table dans ces régions esti­vales de la voix de ténor. J’ai tou­te­fois le sen­ti­ment que je ne trou­ve­rai jamais ma place au sein d’un chœur et qu’il fau­drait peut-être que j’en reste à ma voix de bary­ton quand je chante par­mi un groupe. Au moins, là, je suis un genre de ciment sonore. En voix plus haute, même si ma voix n’est pas de cette force qui fait trem­per les ais­selles des spec­ta­teurs, je perce tout de même tout de suite. Vincent me dirait que ce sont les autres cho­ristes qui devraient me suivre, pas le contraire. (grande pause où la réflexion se mélange à une inca­pa­ci­té de répondre)

Déjà, je sais, on me le dit au chœur, ma voix se fait entendre davan­tage. Cela intrigue des cho­ristes, car ils per­çoivent le résul­tat de mes efforts. J’aimerais tant, même s’ils sont vieux, à la retraite, jeunes et affai­rés, qu’ils inves­tissent comme moi dans cette aventure.

Il s’agit en effet d’un inves­tis­se­ment. Un cours pri­vé, une fois par semaine, ça plombe un bud­get. Dom­mage que notre belle socié­té d’illettrés qué­bé­cois ne voit pas l’importance d’investir dans l’art, dans les hau­teurs, dans le sublime.

M’enfin, j’aurai au moins vécu en trem­blo­tant un peu de la voix. Je reste modeste, je suis tout de même vieux, je devien­drai célèbre avec Les Mailles san­guines, et j’aurai acquis quelques lettres de noblesse avant de m’éteindre.

On peut tou­jours rêver, puisque c’est ça qui nous per­met de nous envo­ler dans les hauteurs.

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