altPicture1922100600

Par cette peau

Modifié le : 2019/07/20

Comme une coquille, une mince toile élas­tique, ten­due sur tout l’univers de notre pré­sence. Notre défense, notre inter­prète, notre peau. Sans elle, rien. Nous sommes ce qu’elle est, un bar­rage, une digue per­méable, adap­table. Grâce à elle, nous par­ve­nons à nous mou­voir dans l’atmosphère dense de la matière. Elle nous informe, nous aver­tit, semble tout connaître même si, pour ce dont elle est aveugle, sourde, et muette, elle fait fit d’aucune pudeur, laisse à d’autres organes le soin de par­faire notre ensei­gne­ment. Nous l’oublions ? C’est que, par ces ouver­tures qu’elle a lais­sées béantes, l’univers nous semble si magique. Il n’est pas éton­nant que nous l’ayons ain­si relé­guée au rôle d’une esclave docile. Elle semble si bête.

Nous la croyons d’ailleurs à pro­blèmes, c’est la pre­mière qu’on accuse, que l’on cache ; nous la lavons constam­ment, car elle bave, elle trans­pire, se souille de ce que l’on expulse. Elle n’est pas non plus tou­jours au bon endroit, se sou­cie peu de contraindre notre séden­ta­ri­té. Elle nous empêche d’aller au-delà du corps. 

Cette pri­son nous affame. Voi­là pour­quoi, peut-être, nous aimons tant nous abreu­ver de la peau des autres, que nous cher­chons, à défaut de goû­ter à nos propres salives, à boire ce qui s’évapore de ces cuirs si par­fu­més que sont ces êtres endi­man­chés, on le croit, plus que nous.

Fer­mons les yeux. Bou­chons nos oreilles. Pin­çons le nez, ser­rons les lèvres. Tout cesse, conte­nu dans un chau­dron de chair. On peut se cre­ver le regard, se per­cer les tym­pans, nous sur­vi­vrons, et la peau sau­ra nous gui­der. Pour l’oxygène, la nour­ri­ture et l’eau, elle n’est d’aucun secours. Du moins, nous le per­ce­vons ainsi.

Et on peut rire de ces phrases. Tout cela est faux. Les der­ma­to­logues nous le dirons. Comme il n’y a ni esprit ni matière, comme il n’y a pas plu­sieurs dis­cours, mais une seule conver­sa­tion, il n’y a que nous, mira­cu­leu­se­ment nous, enfer­més, bien au chaud, dans notre sca­phandre. Sans cette peau, point de voyages, point d’expériences. Il faut bien un navire pour décou­vrir les horizons.

La moindre fis­sure, la moindre rou­geur, la moindre sueur, séche­resse, la plus sub­tile des déman­geai­sons res­semble à la croûte de cette pla­nète. Sur notre peau se lit la géo­lo­gie de notre exis­tence. Notre stress l’assèche, nos angoisses l’enflamment, nos dési­rs l’hallucinent, nos envies la rendent adul­tère et sauvage.

Elle est si vraie que nous la cachons ; parce qu’elle ne peut men­tir, elle nous paraît vul­gaire, jamais à la hau­teur de ce que les yeux, les oreilles et la bouche ont cru goû­ter des autres. Pour­tant, lorsque nous sommes fati­gués, lorsque nous n’en pou­vons plus, nous nous glis­sons sous l’eau pour lui redon­ner ses rêves fœtaux, nous nous aban­don­nons aux mains des mas­seurs, nous nous aban­don­nons en tai­sant l’ouïe, le goût, le regard pour enfin lais­ser au tou­cher déployer ses innom­brables antennes, pour lui redon­ner parole et puissance.

Il n’est de réelle médi­ta­tion que celle effleu­rant l’épiderme. Peut-être s’agit-il d’ailleurs de notre seule véri­table connais­sance. Il n’y a ni amour ni véri­té, sans caresse. La ten­dresse, on laisse ça aux intellectuels.

Lorsque vous sor­ti­rez, aujourd’hui, lorsque vous pren­drez le métro, arri­ve­rez au bureau, lorsque vous croi­se­rez dans la rue les pas­sants, oubliez leurs regards, concen­trez-vous sur leur peau, ce qui ne peut men­tir. Ensuite, retour­nez à leurs yeux. Cal­cu­lez les dif­fé­rences. La mathé­ma­tique vous étonnera.

Classé dans :peau

#3a6776
#96725a