Pas de chum, pas de chien, pas de chat | Guy Verville
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Pas de chum, pas de chien, pas de chat

Qui suis-je, au fait ? m’étais-je exclamé à la blague tout en rangeant les couverts dans le lave-vaisselle de mes voisins. Et l’un d’eux de me répondre : « Pas de chum, pas de chien, pas de chat ».

Sur le coup, j’avais soupiré et m’étais tu, presque avec fierté. J’ai pensé bien sûr à eux, mariés depuis 2006, vieillissant avec leurs trois chats, formant un couple comme on en voit souvent, à savoir un contrat, une manière de camaraderie et de compagnonnage. Je vis un peu beaucoup avec eux tous les soirs. La maison nous appartient. Je vis à l’étage, eux au rez-de-chaussée. Nous possédons un horaire, une routine, je prépare le souper du jeudi et la pizza du samedi. Eux font le reste. Nous nous partageons bien sûr les frais.

De l’extérieur, ça ressemble un peu à un trouple sans l’être, même si l’un d’eux vient prendre son petit déjeuner tous les matins chez moi, car il veut laisser l’autre dormir.

Je ne suis donc pas vraiment seul, et je n’ai ni compagnon, ni chien, ni chat. Des deux derniers, je n’en veux plus. J’ai assez donné à la gent animale. Du premier, je ne sais pas, je ne sais plus. J’avoue regarder tous les jours la horde des passants. J’avoue m’interroger sur tel regard, tel autre, des yeux qui ne pointent jamais en ma direction. Je confesse m’abreuver à la beauté des hommes. Pourtant, je ne sais si je pourrais revivre avec quelqu’un. On me répondra que ça ne vaut pas la peine de s’inquiéter, que l’on traverse la rivière de l’amour quand on y arrive et qu’on a habituellement la volonté et les moyens d’y construire un pont pour la traverser.

Je veux bien le croire, mais le temps passe et j’ai l’honnêteté de dire que n’ai peut-être plus l’âge, la volonté de suivre un cours d’ingénierie de l’amour. Mon existence est déjà, en soi, une promenade, un sentier que j’ai à peine exploré. Je ne suis effectivement pas seul et c’est probablement ce qui compte, puisque je conserve la liberté d’être ce que je pourrais être, comprenne le koan qui pourra.

Qui suis-je au fait ? Moi. Avec cette marée d’autres êtres. Je ne suis donc qu’une goutte dans cet océan kafkaïen de l’humanité. Mais si je suis une goutte, je suis également l’océan et je sais pertinemment que des regards éphémères se posent sur moi, eux aussi en quête d’une harmonie, d’une résonnance passagère ou nourrie par de longues haleines. Voilà bien la qualité tout ça : éphémère. À l’invective de ce poète qui nous demandait si nous n’étions pas tannés de mourir, nous les caves, je répondrais qu’il faut bien mourir un petit peu tout le temps pour laisser la place à l’aventure du moment présent. Encore faut-il assumer…

Pas de chum, pas de chien, pas de chat. Ce ne sont que trois dimensions de milliards d’autres possibilités. J’assume pour l’instant, je verrai bien quand j’aurai à traverser une rivière, quelle qu’elle soit.

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