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Respirer par le nez

Qui ne s’est pas fait dire au moins une fois dans sa vie de res­pi­rer par le nez ? Cet appel au calme cache une bien simple sagesse. J’ai télé­char­gé der­niè­re­ment une appli­ca­tion de médi­ta­tion (Calm), intri­gué par les bonnes cri­tiques qu’elle reçoit.

Depuis, presque tous les matins, et par­fois le soir quand je n’arrive pas à dor­mir, je lance l’application qui me pro­pose un exer­cice de dix minutes ou un véri­table conte pour dor­mir (bien plus une ava­lanche de tant de mots qu’on en finit par en perdre le nord de la conscience).

Un ami, qui a essayé lui aus­si l’application, s’est dit éner­vé par la voix de Tama­ra Levitt, ce qui n’est pas mon cas, peut-être sim­ple­ment parce que le pro­pos est intel­li­gent, acces­sible pour­vu qu’on com­prenne l’anglais, bien sûr.

On pour­rait craindre que ce type d’application ne pro­pose que des exer­cices super­fi­ciels basés sur une psy­cho­lo­gie bon mar­ché. Heu­reu­se­ment Calm ne tombe pas dans le piège, je crois. Je connais déjà, en théo­rie pour l’avoir maintes fois lu, ce qui y est dit. La courte médi­ta­tion qui est pro­po­sée est essen­tiel­le­ment la même, à savoir de prendre conscience de sa respiration.

Cela semble tri­vial et cela ne l’est pour­tant pas. Voi­là pour­quoi, dans des moments de colère ou de stress, on se fait rap­pe­ler de res­pi­rer par ce nez qui cana­lise tout. Se fer­mer les yeux, gon­fler d’air les pou­mons, res­sen­tir la pres­sion que cela pro­cure, puis lais­ser aller, la bouche fer­mée afin que son souffle passe obli­ga­toi­re­ment par le canal étroit des narines, pro­cure un calme qu’il faut bizar­re­ment apprivoiser.

Impa­tiente, la pen­sée cherche à com­bler le vide, la douce voix chan­tante d’aéroport de Mme Levitt nous le redit sans cesse. Ce n’est pas tant qu’il faille obli­té­rer la puis­sante machine qu’elle le cer­veau que de l’observer peut-être un peu plus à dis­tance. Une idée vous vient pen­dant votre médi­ta­tion ? C’est bien, mais ne la lais­sez pas prendre tout le ter­rain. Dites-lui que vous l’avez prise en note et que vous y revien­drez dans maxi­mum dix minutes. Si vous l’oubliez, c’est qu’elle n’était pas si impor­tante que ça, au final, mais si elle revient, elle sau­ra par la suite attendre que vous ayez fini de méditer.

Le secret est de s’arrêter chaque jour. Cela res­semble bien enten­du à ces prières que les croyants se répètent sans cesse. Une prière, en prin­cipe, est une mélo­die qui doit faire appel à la res­pi­ra­tion. À force d’appliquer ce lent exer­cice de res­pi­ra­tion, de rap­pel au calme, voi­là que dans la jour­née, quand vous tra­vaillez, quand vous pre­nez le bus, vous vous éton­nez de reve­nir à cet air qui entre en vous et qui en res­sort presque aus­si­tôt. Vous êtes vivant, mal­gré tout ce qui pour­rait vous appesantir. 

Un jour, Tama­ra m’a dit (elle me l’a dit à tra­vers l’application, c’est juste amu­sant d’en faire une conver­sa­tion per­son­nelle) que nous avions l’habitude, pour des rai­sons de sur­vie bien ancrées en nous, à juger, à sépa­rer le grain de l’ivraie, le bien du mal, à nous irri­ter parce que le métro est encore bon­dé, ou qu’un col­lègue nous a dit une vache­rie. On pense beau­coup à ce qui s’en vient alors qu’il ne s’agit sou­vent que de supputations. 

Ces mul­tiples cal­culs et mesures que la pen­sée raf­fole sont en soi valables. Tou­te­fois, en y res­pi­rant bien là-des­sus, nous pou­vons les obser­ver pour ce qu’ils sont, des écueils, des joies, du pas­sé, du pos­sible futur. Ils font rare­ment par­tie de notre pré­sent qui consiste à être ce que nous sommes, le temps que nous sommes.

Peu importe si vous vous pro­cu­rez la quand même très chère appli­ca­tion Calm (c’est pour les bour­geois, ça), rien ne vous empêche de res­pi­rer, d’observer, par exemple, à tra­vers la fenêtre, que deux gouttes d’eau, l’une sur le fil supé­rieur, et l’autre sur le fil infé­rieur d’une corde à linge, semblent cou­rir ensemble vers une des­ti­na­tion incon­nue. Rien ne vous empêche de res­pi­rer et d’observer votre appar­te­ment qui n’est pas ter­mi­né et de pen­ser, sans juger quoi que ce soit, que c’est vous qui l’avez construit et que ce qui reste à faire est ce qui reste à faire.

En ouvrant la porte de l’édifice où vous tra­vaillez, rien ne vous empêche de res­pi­rer le plus régu­liè­re­ment du monde, de vous voir entrer, vous entendre dire bon­jour aux gens, de vous voir vous concen­trer sur toutes ces choses qui devraient pou­voir ou non vous accomplir.

Peut-être que vous pour­rez ain­si mieux com­prendre l’état de votre exis­tence. Et si vous souf­frez d’un grand mal, si vous êtes à l’article de la mort ou à la fin d’un bon­heur à deux, ou si vous accueillez plu­tôt un enfant, obte­nez un prix, si vous êtes en train de jouir dans le corps mys­té­rieux de l’amour, je vous pro­pose de ne pas oublier de res­pi­rer, et je le dis en toute humi­li­té, car je ne vis pas ce drame ou ces joies qui sont les vôtres. Attar­dons-nous jusqu’à ne nous pou­vions plus rete­nir notre souffle en le lais­sant aller comme tout le reste.

Le seul but de vivre est de s’accomplir dans ce qui nous a été offert.

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