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S’asseoir là

Un col­lègue m’a deman­dé cette semaine com­ment ça se pas­sait pour moi. J’ai pris le temps de sou­rire, de le regar­der dans les yeux.

« Quand je me couche, j’essaie de me voir là, en face de moi, assis sur un cous­sin. Et au réveil, j’essaie de voir si je suis encore bel et bien assis à cet endroit. »

L’expression du col­lègue s’est trans­for­mée en une inquié­tude et une incom­pré­hen­sion qua­si palpables.

« Tu ne me com­prends pas, n’est-ce pas ? »

« Non, pas vraiment. »

Moi de lui expli­quer que j’apprends à médi­ter, à res­pi­rer cal­me­ment, peu importe où je suis ou ce que je fais. Pen­dant que je par­lais, j’ai remar­qué qu’il lisait quelque chose à son écran. Je me suis tu. Il a aus­si­tôt por­té son regard sur moi.

« Excuse-moi, j’étais ailleurs. »

« J’ai bien vu ça. »

« Je me demande com­ment tu fais, sin­cè­re­ment. Moi, je n’y arrive pas, comme tu vois. Je dois faire face à un client, le pro­jet est dans une phase dif­fi­cile, et… »

Je l’ai lais­sé conti­nuer. J’étais tou­jours assis face à lui, me pré­oc­cu­pais de ce qu’il disait et, au même moment, je pre­nais conscience de ma res­pi­ra­tion, de l’état de mon corps, de sa fra­gile pré­sence dans ce bureau étouffant.

« Je te laisse, tu as visi­ble­ment d’autres pré­oc­cu­pa­tions plus importantes. »

Le col­lègue m’a remer­cié et je suis par­ti. Je sais que ça ira, que le pro­jet revien­dra sur les rails. Les pro­blèmes éprou­vés sont habituels.

À l’extérieur du bureau, j’ai obser­vé mes autres col­lègues. Cer­tains ont levé la tête, m’ont sou­ri alors que l’esprit des autres s’est pro­je­té sur moi comme si j’étais un mur invisible.

En retour­nant à mon bureau, je me suis dit que je n’appartenais pas à cet endroit sans pour autant que cela affecte ma volon­té de retour­ner à mes occu­pa­tions. À force de prendre conscience de ma res­pi­ra­tion, mon sen­ti­ment d’exil s’en trouve confir­mé sans pour autant affec­ter mes besognes. On pour­rait croire que ma per­son­na­li­té se divise peu à peu, que j’entre dans une phase schi­zo­phré­nique propre au vieillissement.

Sur mon lit, quand je renoue avec l’exercice de médi­ta­tion, j’ouvre une appli­ca­tion. Nous avons le choix du visuel. Tout l’été, j’ai pré­fé­ré obser­ver une neige d’hiver avant de fer­mer les yeux, le temps de la leçon.

Je ne suis plus aus­si sys­té­ma­tique dans cet exer­cice, je ne prends pas néces­sai­re­ment une pause de dix minutes pour écou­ter les ins­truc­tions de la guide. Ma dis­ci­pline semble se dépla­cer, s’enraciner dans mon quo­ti­dien. Cela ne fait pas de moi un sage ni une per­sonne calme. Je crois plu­tôt entendre l’écho de mon angoisse pre­mière. Ma neige tombe dou­ce­ment avec mes pen­sées. En suis-je deve­nu désen­si­bi­li­sé ? Je suis à la fois pré­sent et incons­cient, tou­jours éton­né de l’existence, effrayé par l’incompréhension qui m’habite. Mes peurs, ma chair n’ont pas dis­pa­ru, je ne m’accroche à aucune pro­messe. C’est à la fois ma souf­france et ma délivrance.

Un peu plus tard dans la semaine, un autre col­lègue m’a deman­dé com­ment je voyais mon ave­nir au sein de la com­pa­gnie. Ce que je déteste cette ques­tion. Je lui répon­du bête­ment, mais avec un sou­rire, que j’avais soixante ans pas­sés et que j’étais content de vivre ce que j’avais à vivre au sein de cette com­pa­gnie. On n’est jamais quelque part pour rien.

Est-ce que cette réponse fut satis­fai­sante pour ce direc­teur ? Je n’en sais trop rien. Je suis Pois­son, on ne m’attrape pas aus­si faci­le­ment avec de simples mains, à moins d’être plus fluide que l’eau. J’ai l’habitude de la fuite. On me répon­dra alors qu’il n’est pas éton­nant que je sois seul. C’est pos­sible. J’ai peut-être à com­prendre ce kar­ma de sépa­ra­tions qui fut le mien. Si kar­ma il y a. Je me méfie plus que tout des cer­ti­tudes bien pen­santes. Et puis, je ne suis pas vrai­ment seul même si j’ai encore du mal à lire le détails des contrats qui me lient aux autres.

Là où je me vois ? Eh bien, assis dans l’existence à res­pi­rer. Je tourne en rond comme un chat qui s’enroule dans sa boîte de for­tune, comme un chien qui se résigne à s’endormir faute d’excitation.

Le reste n’est qu’une aléa­toire littérature.

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