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Sombre n'est pas morbide

Modifié le : 2019/08/06

Nous avons débu­té, la semaine der­nière, à Gany­mède, l’apprentissage de Sha­dows of the Moon, com­po­sée en 1976 par Kirke Mechem. C’est une pièce lente, à prime abord sombre ; le texte est du père du compositeur.

Night falls, star silent
Even the cot­ton­wood trees
Grow hushed and still,
And all the pale green grass
Upon the field breathes quiet­ly.
No breeze dis­turbs the sha­dows of the moon
They pass along the hedge row,
They pass like phan­toms, fear­ful of her face, etc.

La nuit tombe, l’étoile silencieuse
Même les peupliers
Deviennent muets et immobiles,
Et les herbes d’un vert pâle
Dans le champ res­pirent calmement.
Aucune brise pour déran­ger les ombres de la lune
Elles passent le long des haies,
Elles passent comme des fan­tômes, crai­gnant son visage, etc.

Le trai­te­ment musi­cal est par­fois dis­so­nant pour le cho­riste qui peine à frot­ter la mélo­die qui lui est impar­tie à celle de son voi­sin. Les pia­nis­si­mos sont de rigueur avec quelques enflures vers le mez­zo-forte, mais sans plus. L’oeuvre qui dure tout de même un bon six minutes, reste tapie dans l’ombre d’une Lune indif­fé­rente à ses propres effets.

Les cho­ristes ne semblent pas trop l’aimer, et ont mani­fes­té dès le début leur dédain du carac­tère mor­bide de l’oeuvre.

Tout d’abord il fau­drait com­prendre ce que mor­bide signi­fie. Est mor­bide ce qui est mal­sain, a trait à la mala­die, et, par exten­sion, ce qui est déréglé.

Dans cette pièce, il est certes fait men­tion de fan­tômes, mais on n’y sent aucune volon­té de faire peur et on ne sent aucun désir mal­sain d’exprimer des sen­ti­ments mala­difs ou frau­du­leux. Cette oeuvre, et ce poème, ne semblent vou­loir décrire qu’une pleine lune par­cou­rant silen­cieu­se­ment un pay­sage immo­bile. Cer­tains asso­cie­ront la des­crip­tion à ce qu’ils se repré­sentent de la mort. Tout cela est possible.

Pour ma part, je me suis fami­lia­ri­sé avec l’œuvre sans cette appré­hen­sion. Il est vrai qu’on me qua­li­fie sou­vent de sombre. Un pre­mier et rapide lec­teur des pre­miers cha­pitres de mon récent roman en trou­vait la lec­ture dépri­mante, mais il ne savait dire pour­quoi. Le texte n’est d’ailleurs pas plus sombre qu’un autre, mais les sen­ti­ments qui y sont véhi­cu­lés sont abrupts, par­fois sans détour.

Quand j’écris, je tente de décrire une zone sans ombre, mais non plus sans soleil. Erreur, je me reprends. Quand j’écris, je tente de décrire cette hési­ta­tion que j’éprouve entre la véri­té et le men­songe, je veux demeu­rer sur la fine et cou­pante ligne de l’incertitude. C’est là, je crois, où se situe une pièce comme Sha­dows of the Moon.

Être sombre n’est cer­tai­ne­ment pas mor­bide, mais cela peut effrayer. S’il y a des gens qui pré­fèrent le soleil aux ombres, il en est d’autres pour admi­rer la lumière en demeu­rant stra­té­gi­que­ment pla­cés hors des rayons meur­triers. Tout est affaire de pers­pec­tive. On peut aimer dan­ser, on peut aimer voir dan­ser. On peut vou­loir vivre, on peut avoir peur de mou­rir. On devrait, mais cela prend un cou­rage d’artiste, pou­voir pas­ser d’un soleil à un autre et, pour ce faire, voya­ger par­mi les ombres. Nul croyant, disait un jour un théo­lo­gien qui s’est fait taper sur les doigts, mais qui repre­naient pour­tant la sagesse de gens bien avant lui, nul croyant donc, ne peut affir­mer croire s’il n’a pas un jour douté.

Tout jouir, tout se réjouir, tout accep­ter, tout s’offusquer, tout craindre, tout com­battre. N’être en aucun cas, un éter­nel pares­seux qui pré­fère l’insoutenable légè­re­té de l’être à l’incompréhensible pro­fon­deur des choses (de cette der­nière phrase, je dirais que c’est mon dada.)

J’accepte ain­si volon­tiers de plon­ger dans l’univers gla­cé de Sha­dows of the Moon et tant mieux si, en y pui­sant mes émo­tions, j’arrive à y décou­vrir des lumières insoupçonnées.

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