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Sommes-nous ?

Modifié le : 2019/08/08

J’ai rêvé qu’une mai­son d’é­di­tion bien connue d’i­ci me retour­nait mon manus­crit accom­pa­gné d’une lettre de bêtises véhé­mentes et qui m’en­joi­gnait de ne plus écrire un seul mot. J’é­tais nou­veau dans un bureau un peu alam­bi­qué. Mes col­lègues res­sem­blaient à des gens que j’ai connus. Ils m’of­fraient une belle carte de bien­ve­nue dans laquelle, éton­nam­ment, se trou­vaient les signa­tures des gens de la mai­son d’é­di­tion qui m’in­sul­tait. Je me voyais donc dans l’o­bli­ga­tion de refu­ser cette carte, en leur expli­quant pour­quoi, ce qui créa une onde de choc par­mi mes nou­veaux col­lègues. Le plus étrange (mais au fond, qu’est-ce qui peut être plus étrange dans un rêve qu’une autre par­celle de celui-ci ?) est que, dans la réa­li­té, je n’ai pas sou­mis ce manus­crit à cette mai­son d’édition.

J’ai quelques idées qui fusent : je ne suis pas fait pour ce monde ; je n’ar­rive pas à y prendre ma place ; je suis un étran­ger par­mi moi-même. La tra­hi­son est par­tout et je me place tou­jours en situa­tion désta­bi­li­sante. Je suis inca­pable de gérer comme il faut de l’argent même si je me débrouille (c’est parce que je suis tra­vaillant), je suis un créa­teur, mais je som­bre­rai vrai­sem­bla­ble­ment comme quatre-vingt-dix-neuf vir­gule quatre-vingt-dix-neuf pour cent des créa­teurs de ce monde. Voi­là, j’ai peur, comme aurait dit Yeats, non pas de la mort, mais de l’oubli.

Je lis en ce moment la bio­gra­phie de Steve Jobs dont la névrose nar­cis­sique était indé­niable. Il pou­vait être aimable ou ingrat, sou­vent les deux à la fois ; il caté­go­ri­sait les gens en deux clans : les génies et les nuls. Les gens le détes­taient et l’ad­mi­raient aus­si. Je me dis qu’il aurait pu arri­ver à ses fins autre­ment qu’en étant un trou du cul. Et pour­tant, on le vénère main­te­nant pour ses traits de génie (de mar­ke­ting). On lui recon­naît d’a­voir chan­gé ceci, cela (avec l’aide de véri­tables arti­sans pour les­quels il n’é­tait que le grand moti­va­teur), on lui recon­naît ain­si d’a­voir fait sa marque. Le bon­homme avait la pré­mo­ni­tion qu’il mour­rait jeune et il s’a­vouait être pres­sé par la vie. Son ego rem­pli des contra­dic­tions (il était zen et n’a­vait de pas­sion que pour la fabri­ca­tion de beaux objets), tas­sait donc tout son monde, il pre­nait cré­dit de tout, fai­sait des bre­vets mêmes pour ses boî­tiers d’em­bal­lage. Bref, un être extrê­me­ment déplai­sant (et sale. Il a com­men­cé à vrai­ment se laver vers la quarantaine).

Il m’ap­pa­raît que mon rêve trans­pose cette lec­ture. Alors le doute s’ins­talle. Suis-je, moi aus­si, qu’une pan­to­mime nar­cis­sique ? Ma pro­me­nade d’hier semble en avoir cho­qué quelques-uns. Je me suis fait pro­ba­ble­ment mal com­prendre en disant que la plu­part des gens ne m’in­té­res­saient plus. Et dans mon rêve, les insultes sont venues de haut, d’une mai­son d’é­di­tion qui m’a tou­jours refu­sé ses portes.

J’ai des pré­ten­tions certes. Je veux trou­ver mon bon­heur, créer une trace qui, comme ces feuilles de tous les automnes, n’au­ra pour­tant la beau­té que d’une seule sai­son. Sommes-nous autre chose que des auto­mates pous­sés par des cou­rants indomp­tables ? Nous savons si peu encore du mys­tère qui nous entoure. Nos erreurs pour­raient s’a­vé­rer des néces­si­tés et nos suc­cès des véri­tés paral­lèles, sans mœurs et sans misères. Nous avons long­temps, par inca­pa­ci­té et sûre­ment par paresse, appe­lé notre igno­rance par le nom de Dieu. Quelle est la source de notre vie ? Ne sommes-nous qu’un lent fleuve d’exis­tences qui, lui, réus­sit à lais­ser sa marque dans le sol ? Qui sont les gens autour de nous ? Quels sont leurs buts ? Nous avons, encore une fois par igno­rance et par las­si­tude, appe­lé ces gens par divers noms, mais les nom­mer ne suf­fit plus. Il fau­drait être capable de dépas­ser ces fron­tières, de pen­ser dif­fé­rent, comme le sug­gé­rait le grand Ser­pent des ordi­na­teurs avec sa pomme délicieuse.

Je suis confus ce matin, tout comme l’est mon rêve. J’ai­me­rais faire table rase. Je ne suis tout sim­ple­ment pas encore réveillé. J’ai des choses à faire aujourd’­hui, l’é­pi­ce­rie, les comptes, ter­mi­ner quelques tra­vaux pro­fes­sion­nels, faire mon pain, prendre mon mal en patience, visua­li­ser mon suc­cès, me lécher le poil comme le ferait fiè­re­ment un chat.

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