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Tout ce qu'il est

Modifié le : 2019/08/04

Tout ce que mon corps est pour moi, je m’en rends à peine compte. Il est à la fois mon ori­gine et ma fin. Il fut un temps accro­ché au récif de ma mère. J’étais un pois­son. De cela, je n’en ai de traces que dans l’ADN trans­mis par mes parents. Je ne me sou­viens ni de ma concep­tion ni de ma nais­sance, comme si ces moments ne m’appartenaient pas, comme s’il s’agissait d’un mys­tère plus inson­dable que la rai­son divine.

À mon pre­mier jour, les eaux se sont ouvertes et j’ai ouvert mes bran­chies. Mon corps savait quoi faire, et il le sait encore. Il est mon ami, mon com­pa­gnon, accepte les errances de mon esprit. Il est mon esprit. J’en jouis, j’en souffre. Je cultive avec lui une rela­tion ambigüe, ne sais quand il parle, ne devine pas quand il se tait. Il est mon ser­vi­teur, s’occupe des tâches quo­ti­diennes. Je sais que je dois le sur­veiller, car il est par­fois trop bête, accu­mule de la graisse quand il ne faut plus, vomit quand il en a assez, me fait croire plein de bali­vernes juste à ver­ser dans la séro­to­nine ou je ne sais laquelle des sub­stances dont il est pas­sé maître.

Si je me suis mis à la pho­to­gra­phie, c’est un peu pour m’explorer, tant en tour­nant mon regard vers les autres que vers moi.

Mon corps ne dira rien lorsqu’il mour­ra, et je ne dirai plus rien, car je suis plus qu’une Tri­ni­té, je ne fais qu’un.

Quand je touche un autre corps, le mien s’affole, ouvre grand les yeux, veut goû­ter, man­ger, s’empiffrer. Accos­ter sur les rivages d’un autre donne le ver­tige et je sais qu’il faut gar­der l’œil ouvert. Les corps s’enivrent si faci­le­ment, ils se mettent à dan­ser à la moindre réso­nance. Dans le corps d’un autre, vibre la fureur du big-bang. Et mes propres ata­vismes me racontent autant les men­songes que les véri­tés que je veux entendre.

Il n’est de vraie médi­ta­tion que celle qui écoute son corps. Car notre chair est notre royaume. La conscience que nous en avons est une belle robe que nous enle­vons par­fois, le temps de nous aimer.

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