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Traduire?

Modifié le : 2016/09/18

Je dis­cu­tais de mon roman, hier soir, avec un cho­riste, en atten­dant d’aller en scène avec Gany­mède. Étant anglo­phone, cet ami me deman­da pour­quoi je ne fai­sais pas tra­duire mes romans ; j’aurais sans doute plus de chance d’obtenir quelques suc­cès ou argent.

Je lui ai sou­ri et répon­du : « À un dol­lar les quatre mots, l’investissement n’est pas au ren­dez-vous » et à moins que les gou­ver­ne­ments, avec leur cha­ri­té bien par­ti­cu­lière, n’acceptent de sub­ven­tion­ner l’opération, mes textes demeu­re­ront là où ils sont, dans leur soli­tude de pauvre.

Tout de même, et tou­jours piqué au vif par ce genre de ques­tion, j’ai été curieux, au retour du concert, de comp­ter le nombre de mots de mon der­nier-né. Un peu plus de quatre-vingts-milles, genre vingt-cinq-mille dol­lars pour la tra­duc­tion. Mon cal­cul est peut-être inexact, mais il résume tout de même la bar­rière éri­gée contre une telle entreprise.

« Tu pour­rais le tra­duire, je te cor­ri­ge­rais » avait sug­gé­ré l’ami. Ce n’est pas la pre­mière fois qu’on me lance cette idée. Mais un roman, ce n’est pas un livre de recettes ou un manuel tech­nique. Chaque langue pos­sède son rythme et déjà que je tente de navi­guer dans les sen­si­bi­li­tés du fran­çais, com­ment, moi le bara­goui­neur d’anglais, pour­rais-je pré­tendre retrou­ver la même fer­veur dans cette belle langue faite de « w » et de « th » ?

Rien n’est impos­sible, me répon­dra-t-on. Certes, mais j’aimerais vous y voir. Et à tous les bara­ti­neurs de quand-on-veut-on-peut, je pré­sente silen­cieu­se­ment ce doigt d’honneur qui fait tant plai­sir en d’autres circonstances.

Je dirai ceci. Il est trop tard, mais cela n’a pas d’importance. Je vais com­men­cer par ne pas me mar­cher sur les pieds, par ter­mi­ner une à une les tâches qui m’incombent. Je vais com­men­cer par m’enlever cha­cune de ces épines qui m’irritent la plante des pieds. Ce sera déjà heu­reux si j’atteins ce confort d’être un poète libre.

« Mais… », me direz-vous.

Non, non… tai­sez-vous, je vous en prie. Ne voyez-vous pas que mon bon­heur ne se com­mande pas ? Il attend son prin­temps ; il creuse, tel un perce-neige, la croûte froide de la vie. Après tout, il n’est lui-même qu’une fleur, pri­son­nier à jamais de sa courte saison.

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