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De gauche à droite: Papagena, Mozart et Papageno

Trois petits chatons, ronron

Ven­dred soir. J’ai déjà expli­qué ici l’arrivée tra­gique des cha­tons chez moi et com­ment, juste une semaine avant le début de mes vacances, j’ai été dési­gné héber­geur d’orphelins.

Je les avais dans un pre­mier temps confi­nés dans l’entrée, là où je pen­sais pou­voir les conte­nir par un grand pan­neau blanc. Nous ne savions pas, mes voi­sins et moi, ce que nous ferions des cha­tons. J’ai accep­té de les prendre à ma charge, car mes amis pos­sé­daient déjà trois chats qui voyaient d’un mau­vais œil ces intrus qui les mena­çaient par la seule beau­té de leur enfance. Après tout, un cha­ton, c’est comme tout bébé une fois débar­ras­sé des cou­leurs de la nais­sance, c’est ce qu’il y a de plus ado­rable au monde et les adultes infi­dèles que nous sommes se détournent peut-être trop rapi­de­ment de nos pre­mières alliances.

Nour­ri­ture, lait mater­ni­sé svp (en fait, c’est du lait sans lac­tose avec un peu de sirop et de la crème), litière. Pas pra­tique dans l’entrée, mais bon, il y avait urgence. La nuit passe, les chats trau­ma­ti­sés ne font pas trop de bruit, des miau­le­ments de temps en temps, du grat­tage de litière (déjà propres, tout de même, on dirait). Le len­de­main, ils ne sont plus dans l’entrée. Je ne sais par quelle acro­ba­tie, ils ont réus­si à déguer­pir de la pri­son dorée que je leur avais concoc­tée. Pen­dant trente minutes, je les cherche. Il y a trop d’endroits dans mon appar­te­ment pour se cacher. La moi­tié de l’appartement n’est pas ter­mi­née, de mul­tiples recoins faciles pour les cha­tons. J’en trouve un sous le lit, un autre sous le divan et l’autre, misère, der­rière la laveuse. Il fau­dra un balai d’un côté, Yves, mon ami du rez-de-chaus­sée, de l’autre côté pour pou­voir l’attraper. Chaque fois, les chats pro­testent, des iss­shhhh ter­ri­fiants qui ne ter­ro­risent per­sonne puisque leur gueule est si petite avec leurs dents de lait que n’importe quel choc un peu bru­tal pour­rait déloger.

Nous les repla­çons dans leur enclos, et ils vont se réfu­gier der­rière le gros rou­leau de construc­tion que j’avais en par­tie dérou­lé en guise de tapis de pro­tec­tion. Ils y res­te­ront presque la jour­née entière. Je les entends par­fois faire un tour dans la litière, mais si je m’approche, ils déguer­pissent aussitôt.

On se dit que ça va pas­ser. Le but est de les socia­li­ser tran­quille­ment. L’adoption en sera plus facile.

Le hasard fait bien les choses, un voi­sin tra­vaille béné­vo­le­ment pour le Réseau Secours Ani­mal. Nous pre­nons vidéos, pho­tos, mesure du poids et rem­plis­sons le for­mu­laire sur leur site.

Je com­prends main­te­nant que j’aurai les cha­tons pour plus long­temps. Mes vacances arrivent dans une semaine et j’ai pré­vu de pour­suivre mes réno­va­tions, notam­ment teindre les plinthes. Avec des cha­tons dans les pattes et qui se pro­mène au ras des pâque­rettes, on oublie ça !

Dimanche. Je renonce à confi­ner les cha­tons puisque leur com­ba­ti­vi­té et leur entê­te­ment viennent à bout de mes modestes parois. Ils ne vont pas bien loin, encore trop crain­tifs. Je n’arrive tou­jours pas à les appro­cher et dois les espion­ner, ten­ter de les atti­rer par toutes sortes de bruits qui, à mon sens, se rap­prochent de ce qu’une chatte mère émet. Mais sans trop de suc­cès. Les pre­mières nuits de som­meil sont dif­fi­ciles. Aus­si­tôt qu’un cha­ton a per­du de vue les deux autres, il se met à miau­ler. Je me lève, le cherche, mais évi­dem­ment, il s’enfuit sous le divan. Déjà fati­gué par une semaine de tra­vail intense, je m’endors vers 3 heures du matin.

Lun­di, ils sont tous les trois sur le rebord de la fenêtre de ma chambre. Je com­pren­drai plus tard qu’ils s’aident des bar­reaux du tabou­ret où trône la seule plante que j’ai, puis grimpe sur le calo­ri­fère à convec­tion afin d’atteindre la fenêtre. Ce matin-là, je me lève, approche une chaise. Ils déguer­pissent. Je me résous ain­si à parer aux éven­tua­li­tés. Ils veulent aller à la fenêtre ? Soit ! On y place une chaise. Ils se retrouvent pri­son­niers dans mon panier à linge sale qui ne ferme plus très bien ? Ren­ver­sons-le. Ils iront dor­mir dans sur mes chaus­settes et bobettes sales.

Ain­si, en quelques jours, le désordre s’organise autour des cha­tons. Les jours sui­vants se res­semblent. Je pars pour le bureau, reviens le soir pour consta­ter les dégâts et les pro­grès. S’ils sont tou­jours crain­tifs, les cha­tons n’hésitent plus cepen­dant à sau­ter sur le lit quand j’y suis. Au moindre de mes mou­ve­ments, ils s’enfuient comme des mouches apeu­rées, mais reviennent aus­si­tôt. Je com­mence à les prendre en pho­tos, à ten­ter d’attirer sur Face­book d’éventuels propriétaires.

Mar­di. En me cou­chant, je sens une mau­vaise odeur et une humi­di­té. Fuck ! Un des cha­tons a uri­né près de l’oreiller. Mon Tabar­nak ! est si fort que les chats sortent de la chambre et vont se réfu­gier je ne sais où. C’est cette même jour­née, je crois, que j’ai pas­sé trente minutes avec l’aide de mes amis à cher­cher les chats à mon retour. Ils avaient vrai­ment dis­pa­ru ! Mais où ? Mon appar­te­ment est certes en désordre, mais pas tant que ça ! Enfin, on les repère dans l’endroit le plus impré­vi­sible qui soit. Ma cui­sine IKEA est bien faite, mais il y a un endroit qui n’a pas été bou­ché depuis dix ans. Une petite ouver­ture de 4cm per­met­tant d’atteindre le des­sous des armoires. Les plinthes sont heu­reu­se­ment amo­vibles. La femelle nous lance tou­jours ses issss­shhh que seule elle croit mena­çants. Mais où sont ses frères ? Muni d’une lampe de poche, on finit par repé­rer une paire d’yeux ter­rés… der­rière le lave-vais­selle, endroit acces­sible évi­dem­ment que par eux. Tant pis, quand ils auront faim, ils sortiront.

Ce qu’ils feront une heure plus tard. Je laisse le des­sous du comp­toir comme il est, sans ses plinthes. Le désordre se pour­suit… l’odeur de la litière s’intensifie. Ce que ça éva­cue, des cha­tons ! Ça bouffe, ça urine et ça défèque. Et c’est adorable.

Mais bon, je change mes draps et le len­de­main, les cha­tons sont sur le rebord de la fenêtre, à me regar­der inno­cem­ment, curieux et crain­tifs. Avant de quit­ter pour le bureau, j’établis ma stra­té­gie de pro­tec­tion de mon lit. Je fais les draps, je place une grande toile de plas­tique et dépose par-des­sus le paravent qui ne sert à rien dans ma chambre.

Ce sera mon rituel pour les jours sui­vants. Mer­cre­di, jeu­di, ven­dre­di, same­di, dimanche, les jour­nées s’envolent. Les chats s’enhardissent, montrent leur per­son­na­li­té. La femelle demeure dis­tante, réser­vée, mais très curieuse. L’un des mâles est cra­quant avec ses ron­rons. Aus­si­tôt qu’on le touche, il démarre son gros moteur V4.

C’est vers la fin de la semaine que je com­prends qu’ils com­mencent à m’adopter même si je n’ai rien deman­dé. Le ron­ron­neux vient dor­mir sur l’oreiller (t’es mieux de ne pas m’uriner des­sus, toi…), la femelle reste à mes pieds, joue par­fois avec mes orteils. Le poly­dac­tyle aux pattes blanches saute sur l’un et sur l’autre.

Je pour­suis vidéos et pho­tos sur Ins­ta­gram et Face­book. On rit de moi. « Ils t’ont eu ! Tu vas être obli­gé de les gar­der ! », « Arrête de nous tor­tu­rer avec tes pho­tos, ils sont trop mignons ! ».

C’est vrai qu’ils sont mignons. Le week-end arrive. Je suis offi­ciel­le­ment en vacances et le poids des longues heures se fait sen­tir. Je ne veux, ne peux rien faire. Je dors beau­coup. Je reste dans mon lit et c’est ain­si que les cha­tons m’entourent, dorment avec moi ou sur le bord de la fenêtre. Je les observe, m’attache.

Nous rece­vons enfin des nou­velles du refuge. Ce sera mar­di pro­chain. Je devrai les mener chez un hôpi­tal vété­ri­naire pour la vac­ci­na­tion obli­ga­toire. Un béné­vole vien­dra après son tra­vail récu­pé­rer les cha­tons à cet endroit.

Ces der­niers jours sont par­ti­cu­liè­re­ment agréables avec les cha­tons. Ils ne s’enfuient plus vrai­ment à mon arri­vée, me regardent aller à la toi­lette (je n’ai pas encore de porte à ma salle de bain…), jouent volon­tiers avec moi, se laissent flat­ter (sauf la femelle, pas encore tota­le­ment appri­voi­sée. C’est d’ailleurs la plus com­ba­tive et agres­sive, mais sans plus. Même avec elle, je par­viens à mes fins, même si elle ne ron­ronne pas vraiment).

Mar­di arrive. Je dors encore beau­coup, jusqu’à 9h du matin et reste pas mal tout le temps cou­ché. Le lit est fait, les courses aus­si, mais je végète. On a rame­né la cage des voi­sins. Voi­là deux jours que j’observe les cha­tons avec une petite boule dans l’estomac. Et ce n’est pas une boule de poil…

La sépa­ra­tion pour­rait être dou­lou­reuse ? Émou­vante ? Je ne veux pas de chats. Un cha­ton, ça gran­dit et ça devient un tigre, un chas­seur ou une grosse vadrouille iras­cible ou indé­pen­dante. Je ne déteste pas les chats. J’ai eu des chiens pen­dant près de vingt ans. J’ai juste assez don­né de ce côté, et ça coûte quand même cher. Je sors d’une très mau­vaise période finan­cière qui fut entiè­re­ment de ma faute et je la paie encore pour les quatre pro­chaines années à venir. Il me manque une dent (je suis très beau à voir quand je sou­ris) et je devrai payer pour son rem­pla­ce­ment. Non, vrai­ment, pas de lour­deurs, pas de res­pon­sa­bi­li­tés sup­plé­men­taires, s.v.p. Tous les ani­maux qui sont arri­vés dans ma vie l’ont été par des cir­cons­tances que je n’ai pas vou­lues. J’ai accep­té ces bêtes et j’en ai pris soin. Mais là, je dis non.

Quinze heures, c’est le temps d’amener les chats à l’hôpital. Heu­reu­se­ment, ils dorment sur le bord de la fenêtre. Ça me tire dans le cœur un petit peu. Ils sont dociles. Je ferme mes pen­sées, m’assois dans le train, la cage à mes côtés.

Les cha­tons sont à la fois curieux et crain­tifs. Contrai­re­ment à ce que mon voi­sin Laurent m’a dit, per­sonne ne vient me crui­ser parce que j’ai des cha­tons dans une cage. Qu’à cela ne tienne. Per­sonne d’intéressant non plus dans les hori­zons. Et c’est là que je pense à don­ner au chat un nom, un peu pour conser­ver en moi une chaîne signi­fi­ca­tive de sou­ve­nirs. C’est après tout en nom­mant nos his­toires qu’on par­vient à don­ner un sens à nos vies.

J’ai deux cha­tons poly­dac­tyles et un ron­ron­neux. Je pense à la Flûte enchan­tée de Mozart. Je souris.

Les deux poly­dac­tyles, un mâle et une femelle, s’appelleront Papa­ge­no et Papa­ge­na. Les noms sont trop longs, mais ils sont pour moi. Le com­po­si­teur ron­ron­neux, il sera Mozart.

On m’attendait à l’hôpital. Le refuge les avait pré­ve­nus. Il faut ouvrir des dos­siers et donc nom­mer les chatons.

— Ce ne sera sûre­ment pas le nom que leurs futurs pro­prié­taires leur donneront…

— Pas grave, me répond le pré­po­sé, ça nous prend des noms.

Je lui trans­mets donc les noms en pre­nant bien soin d’identifier cha­cun. Le gar­çon ne connaît pas La Flûte enchan­tée. Mozart cepen­dant, il connaît le film. Misère…

On me conduit à une salle d’examen. Une aide-vété­ri­naire se pâme devant les cha­tons, les pèse. Tiens, ils ont pris 350g depuis leur arri­vée chez moi. Ça pou­vait bien défé­quer aus­si sou­vent… Autant avec cette dame qu’avec le vété­ri­naire qui prend la relève, je raconte la fin tra­gique du pro­prié­taire de la mère des cha­tons. Le vété­ri­naire les vac­cine, les ins­pecte. Ils sont en par­faite san­té, n’ont pas de tiques, sont dociles, sou­mis devrais-je dire. Aus­si­tôt que le vété­ri­naire les relâche, ils reviennent vers moi, leur papa d’une semaine.

Puis, c’est le temps des adieux qui se font sans coup férir. Le vété­ri­naire prend la cage dans laquelle je les avais ame­nés et dis­pa­raît à l’arrière. Il les trans­fère gen­ti­ment dans une autre cage, demande à son aide de leur don­ner eau et nour­ri­ture. Tout le monde passe devant la cage en deve­nant gagaïsant.

Le vété­ri­naire revient, me redonne la cage. On jase un peu, je demande les prix pour la sté­ri­li­sa­tion, car mes voi­sins ont le pro­jet d’amener le gros Arthur, l’un des pères des cha­tons, se faire cou­per les envies. Arthur a pas­sé l’hiver dans une cage chauf­fée, conçue pour les chats, près de la porte de mes voi­sins qui l’ont nour­ri ain­si durant toute la sai­son froide. Au prin­temps, Arthur est tou­jours là, se laisse flat­ter, veille à son ter­ri­toire, n’a pas la per­mis­sion d’entrer. Il y a tout de même trois chats à l’intérieur. Déjà qu’il est entré deux ou trois fois en uri­nant sur les murs pour y lais­ser son empreinte. Un chat, ça pue tout de même…

Le vété­ri­naire m’explique qu’il y avait, hier matin, à la porte de l’hôpital, une boîte avec quatre cha­tons dedans. Les gens n’ont pas de cer­velle. Ils s’émerveillent et se consolent auprès de leurs chats, les laissent copu­ler, car c’est si mignon des cha­tons. Après, on se plaint qu’il y a sur­po­pu­la­tion féline par­tout dans les grandes villes. La plu­part ter­mi­ne­ront euthanasiés.

Papa­ge­no, Papa­ge­na et Mozart, je l’espère, ne subi­ront pas le même sort.

— Avec la face qu’ils ont, ils ne res­te­ront pas seuls long­temps, me ras­sure le vétérinaire.

Je veux bien m’en convaincre.

S.v.p., faites cas­trer vos ani­maux. Vous avez la belle part de l’existence avec eux. Ils suivent leurs ins­tincts, mais dans la vraie vie, ils ne seraient vrai­sem­bla­ble­ment pas là. Votre plai­sir luxueux s’accompagne d’une responsabilité.

Mer­ci au RSA pour son tra­vail, ain­si qu’à tous les refuges du genre.

S’il faut prendre la vie comme elle vient tout en y réflé­chis­sant ce qu’elle advien­dra et ce qu’elle m’apporte, sur ce qu’elle m’a don­né, sur que je suis depuis le début de mes temps, s’il faut cogi­ter constam­ment cela et en même temps lais­ser au temps le temps d’être le temps, j’ai vou­lu ain­si racon­ter l’histoire de ces cha­tons, ce qu’ils ont été pour moi et ce qu’ils ne seront plus, ce qu’ils seront aussi.

Adieu, mes petits amours passagers.

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