altPicture1863817395

Un camaïeu de «è»

Modifié le : 2019/07/30

L’apprentissage du chant se pour­suit et les résul­tats sont par­fois bons, par­fois ok, par­fois à oublier. À chaque leçon, j’y retrouve les mêmes exi­gences expli­quées dif­fé­rem­ment, les mêmes exer­cices recons­truits autre­ment. On explore mes graves, net­te­ment mala­difs, atro­phiés par de nom­breuses années d’oubli. On tem­père mes aigus qui, comme de vilains capi­ta­listes, veulent s’approprier tous les sièges de l’auditoire.

Je ravale ma fier­té et contrôle mal­adroi­te­ment mon émo­tion. Je m’étouffe sou­vent, non par manque de tech­nique, mais par excès de sen­ti­ments. On ne me dira pas qu’apprendre à chan­ter ne relève pas de la cathar­sis. Des pas­sages très hauts que je dois chan­ter dif­fi­ci­le­ment à la cho­rale, je les chante, après une heure en com­pa­gnie de mon pro­fes­seur, si ce n’est pas cor­rec­te­ment, à le moins confor­ta­ble­ment. « N’hésite pas à prendre ta place, Guy », m’enjoint Vincent, et rien qu’à me faire dire cela, ma gorge se noue.

Tou­jours est-il que j’apprends à chan­ter en redé­cou­vrant mon corps d’aphasique. Vincent me rap­pelle qu’un apha­sique ne s’exprime géné­ra­le­ment que dans un « camaïeu de “è” », dans une palette plus ou moins mono­chrome de cette voyelle. C’est ce que le corps est capable d’émettre quand le cer­veau ne par­vient pas à lui faire pro­non­cer les autres voyelles.

Dans cette caverne de ce « è » qui paraît si bâtard, se terre toutes les peu­reuses voyelles. Pas éton­nant que, durant les cours de dic­tion, on vous mette un crayon dans la bouche. Ouvrons la gueule laté­ra­le­ment, ne cher­chons pas à tant pro­non­cer, lais­sons le son vibrer à l’intérieur de la caverne de la joue supé­rieure. Bref, les voyelles sont des chauves-sou­ris pen­dues au pla­fond du palais. Un rien, une brise, les énerve, les excite. Petit à petit, j’arriverai à chan­ter béatement.

Pour le moment, je m’oblige à sou­rire bête­ment, mais sans rien for­cer, cela va de soi. Comme il est dif­fi­cile de reve­nir à soi, de res­ter en même temps vigi­lant, reprendre contact avec son corps, le lais­ser « par­ler » tout en lui cares­sant gen­ti­ment la nuque. Bon petit chien va !

Classé dans :chant

#1a3958
#1a3958