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Un esprit sans cholestérol

Je suis allé à l’hôpital aujourd’hui pour une visite régu­lière. Je n’avais pas mis les pieds au Jewish depuis jan­vier der­nier, bien avant la folie cau­sée par la pan­dé­mie. J’y ai trou­vé une orga­ni­sa­tion qua­si mili­taire, bien dis­ci­pli­née. J’ai pro­fi­té d’un passe-droit parce que je visi­tais l’hématologie, et je n’ai pas eu à faire la file. Je suis donc sor­ti de l’endroit une demi-heure après y être entré.

Comme je ne sors pas sou­vent, je com­mence à man­quer de repères. C’est l’être humain qui s’adapte ici. Les immeubles, les sai­sons, les voi­tures de métro, tout cela n’a pas chan­gé, mais on voit doré­na­vant par­tout des gens mas­qués, des fan­tômes qui s’évitent le plus pos­sible. Il est même dif­fi­cile de cap­ter des regards, d’en rêver.

Je suis allé faire un tour au centre-ville afin de m’acheter un man­teau dans un nou­veau maga­sin. Au Centre Eaton, comme ailleurs, des flèches au plan­cher, des cor­ri­dors, des pan­neaux vous rap­pellent qu’il faut res­ter à deux mètres. L’endroit en réno­va­tion était désert à cette heure mati­nale, c’en était presque sor­dide. Les déco­ra­tions de Noël de la devan­ture brillaient pour elles-mêmes comme si l’esprit des fêtes devait éga­le­ment conser­ver ses distances.

À la porte d’entrée du maga­sin, on vous pre­nait la tem­pé­ra­ture avec un pis­to­let ther­mo­mètre et on vous obli­geait à rece­voir dans les mains un gel alcoo­li­sé. Que ce soit dans le métro, à l’hôpital, chez Uni­q­lo, la même hygiène. C’est dif­fi­cile de croire que la COVID-19 réus­sit à se trans­mettre avec tout ça.

Je ne suis pas res­té long­temps dans le maga­sin, le temps d’acheter ce que j’avais déci­dé sur le net. Je n’étais pas d’humeur à me pro­me­ner dans les allées, d’autant plus que j’étouffe faci­le­ment avec un masque. J’en ai essayé plu­sieurs sans pour­tant m’y faire. Je rêve d’un scaphandre…

Par­lant de regard, j’ai tout de même cap­té les yeux d’un frêle Asia­tique qui sem­blait inté­res­sé à en savoir davan­tage sur mes pru­nelles, mais ce fut un très bref retour en arrière, là où la nor­ma­li­té se cache désormais.

Je suis reve­nu à la mai­son, en pre­nant mon mal en patience dans le métro et en lisant quelques courts cha­pitres de The Mind dans lequel on côtoie les mer­veilles et les mys­tères entou­rant le cer­veau, la pen­sée et la conscience.

Je me demande ce que cette pan­dé­mie lais­se­ra comme trace dans nos craintes, nos com­por­te­ments. Nous sommes trop jeunes pour nous rap­pe­ler la grippe espa­gnole, nous sommes peut-être trop modernes ou pres­sés pour en inven­ter une sagesse ou en tirer à tout le moins quelques pru­dences et conclusions.

Suis-je sim­ple­ment en train de vieillir à trou­ver que l’univers devient irréel ?

Cet après-midi, j’ai pas­sé une entre­vue à un can­di­dat de 24 ans. Il ne me sem­blait pas heur­té par ce qui se pas­sait, pos­sé­dait la vita­li­té enso­leillée de sa jeunesse.

Il y a les poètes qui notent tout sur leur pas­sage, qui s’empêtrent dans les filets de leurs ombres et de leurs lumières, il y a les savants qui observent tout et qui titubent dans leurs hypo­thèses, il y a les fous qui ne pensent qu’aux com­plots, et il y a tout le reste, les gens, la vie, les déco­ra­tions de Noël qui étin­cellent sur des trot­toirs déserts.

Le monde n’a peut-être pas chan­gé. Comme à mon habi­tude, j’invente encore une couche de réa­li­té, une sorte de miel que je goûte en lam­pées ludiques. Ça main­tient ma pen­sée bien grasse et heu­reu­se­ment dépour­vue de cholestérol.

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