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Un piano au bois dormant

Le sous-sol dans la mai­son de mes parents recèle un silen­cieux tré­sor, un pia­no droit de la fin du XIXe siècle. L’instrument a accom­pa­gné mon enfance. Ma mère aurait aimé que l’un d’entre nous apprenne le pia­no, car en bonne Giguère, elle ado­rait les ambiances enjouées, les réunions de famille où l’on chan­tait. Elle aurait tant vou­lu qu’on puisse accom­pa­gner n’importe qui ayant le goût d’en pous­ser une… Moi, j’étais dans les livres et le clas­sique et l’improvisation folk­lo­rique n’était pas mon fort. Marie, la plus jeune dont je n’ai pas connu l’a­do­les­cence pour être par­ti tôt étu­dier à l’ex­té­rieur, m’a rap­pe­lé qu’elle avait fait six ans de pia­no. Maman avait pris quelques ses­sions avec le même pro­fes­seur. Elle m’a­voua qu’elle était trop ner­veuse pour jouer, mais que son appren­tis­sage lui avait per­mis de déchif­frer les par­ti­tions, ce qui l’ai­da beau­coup à la cho­rale de la paroisse.

Ce pia­no était arri­vé dans la famille lorsque nous sommes arri­vés à Sainte-Croix. J’avais 9 ans. Il a sui­vi les parents dans les deux mai­sons qu’ils ont habi­tées depuis 50 ans. Il est en bois d’ébène, pos­sède toutes ses touches, est pesant comme une pyramide.

Maman l’avait fait accor­der, mais dès le début, les accom­pa­gna­teurs avaient aver­ti que le pia­no ne pour­rait pas être ajus­té au la moderne, car on ris­quait d’abîmer la table d’harmonie. Je ne sais si cela est vrai ou le tra­vail sur l’instrument dépas­sait tout sim­ple­ment les com­pé­tences de ces hon­nêtes gens.

Hier, en ren­dant visite à mes parents, une visite tant sou­hai­tée depuis le début de la pan­dé­mie, on a repar­lé du pas­sé et aus­si du pia­no, des nom­breux objets qui encombrent le sous-sol. Mon père a souf­flé au prin­temps 86 chan­delles, maman 82 en juin. La mai­son com­mence à être encom­brée et ils émettent de plus en plus le désir de se défaire de cer­taines choses.

Au retour à Mont­réal, j’ai com­men­cé tout de suite mes recherches. Bien qu’on ait dit à ma mère lors de l’achat que le pia­no datait de 1876, le numé­ro de série en met­trait davan­tage la fabri­ca­tion à 1880. Ce qui com­plique les choses est que ce fabri­cant alle­mand de pia­nos a pos­sé­dé plu­sieurs nomi­na­tions et cette époque de la fin du XIXe siècle semble un peu confuse.

Quoiqu’il en soit, il est quand même fas­ci­nant de voir un vieux et solide pia­no alle­mand dor­mir dans le sous-sol d’une mai­son qué­bé­coise. Entre quelles mains est-il pas­sé ? Quand a‑t-il tra­ver­sé l’Atlantique ? Quelles sont les mélo­dies qu’on a pu y jouer ?

Je ne me posais pas ces ques­tions quand j’étais jeune. J’y venais ver­ser quelques accords mal­ha­biles pour accom­pa­gner mes états d’âme d’adolescent. Main­te­nant que mon pré­sent se tapisse de la den­telle du sou­ve­nir, j’aurais aimé que cet ins­tru­ment pos­sé­dât sa propre mémoire qu’il suf­fi­rait de faire jouer, tel un pia­no mécanique.

Der­nière ques­tion plus pro­saïque : ça vaut com­bien une telle anti­qui­té ? Il me semble qu’il serait stu­pide de l’abandonner à un illustre incon­nu Kijiji…

N’y aurait-il pas lieu de lui redon­ner une nou­velle jeu­nesse, de lui per­mettre quelques habiles Cho­pin ou Ravel ? Si j’en avais le bud­get, je le ferais très cer­tai­ne­ment venir chez moi, ce vieux pia­no. Il serait ma conti­nui­té, mon lien avec cet heu­reux pas­sé et pré­sent qu’est ma famille.

Je jette une bou­teille à la mer. Quelqu’un sau­ra sans doute dire, faire pour ce pia­no. Il est beau et calme comme une cer­ti­tude, un arbre. Il ne doit pas mourir.

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